M LETTRES
parti, noua t'avons voulu mais il n'est plus ici, nous
sommes au désespoir.
Avant de me coucher, j'allai fumer mon cigare
sur la route de Bassano. Je ne m'éloignai guère d'Oliero
que d'un quart de lieue, et il ne faisait pas encore nuit; mais
la route était déjà déserte et silencieuse comme à minuit.
te me trouvai tout à coup, je ne sais comment, en face d'un
monsieur beaucoup mieux mis que moi. II avait un frac
bien, des bottes à la fiussarde et un bonnet hongrois avec
un beau gland de soie tombant sur l'épaule. Il se mit en
travers de mon chemin et m'adressa la parole dans un dia-
lecte moitié italien, moitié allemand. Je crus qu'il deman-
dait quelque renseignement sur le pays, et, lui montrant le
clocher qui se dessinait en blanc sur les ombres de la val-
lbe, je me bornai à lui répondre « CHiero. Mais il reprit
sa harangue d'un ton lamentable je crus comprendre qu'il
me demandait l'aumône. Il était impossible d'offrir ü un
mendiant si élégant moins d'un svansic, et cette générosité
m'était également impossible pour des raisons majeures. Je
me rappelai en même temps les avertissements du docteur,
et je passai mon chemin. Mais, soit qu'il me prit pour un
financier déguisé, soit que ma blouse de cotonnade bleue
lui plut extrêmement, il s'obstina à me suivre pendant une
cinquantaine de pas en continuant son inintelligible dis-
cours, qui me parut mal accentué et que je ne goûtai nulle-
ment, Ce monta avait un fort beau bâton de houx à la
main, et je n'avais pas seulement une branche de chèvre-
feuille. Je me souvenais très-bien des propres paroles du
docteur Ayez l'œil sur ton bâton. Mais je ne voyais pas
bien clairement à quoi pouvait me servir la connaissance,
exacte du danger que je courais. Je pris le parti de tâcher
de penser à autre chose, et de siffloter, en répétant à part
moi, cette phrase profondément philosophique que tu m'as
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, K-13680