D'UN VOYAGEUR. M C'était un jour de vives émotions, de joie triomphante et de regret invincible, que celui où je portais une de mes palombes sur la fenêtre. Je lui donnais mille baisers. Je la priais de se souvenir de moi-et de revenir manger les fèves tendres de mon jardin. Puis j'ouvrais une main que je refer- mais aussitôt pour ressaisir mon amie. Jp l'embrassais encore, le coeur gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, après bien des hésitations et des efforts, je la posais sur la fenêtre. Elle restait quelque temps immobile, étonnée effrayée presque de son bonheur. Puis elle partait avec un petit cri de joie qui m'allait au cœur. Je la suivais long- temps dos yeux et quand elle avait disparu derrière les sorbiers du jardins je me mettais à pleurer amèrement, et j'en avais pour tout un jour à inquiéter ma mère par mon air abattu et souffrant. Quand nous nous gommes quittés, j'étais fier et heureux do le voir rendu à la vip j'attribuais un peu à mes soins la gloire d'y avoir contribué. Je rêvais pour toi des jours meil- leurs, une vie plus calme. Je te voyais renaître il la jeu- nesse, aux affections, à la gloire. Mais quand je t'eus déposé à terre, quand je me retrouvai seul dans cette gon- dole noire comme un cercueil, je sentis que mon âme s'en allait avec toi. Le vent ne ballottait plus sur les lagunes agitées qu'un corps malade et stupide. Un homme m'atten- dait sur les marches de la Piazzetta. Du courage I me dit-il. Oui, lui répopdis-je, vous m'ayez dit ce mot-là une nuit, quand il était mourant dans nos bras, quand upus pensions qu'il n'avait plus qu'une heure à vivre. A présent il est sauvé, il voyage, il va retrouver sa patrie, sa mère, ses amis, ses plaisirs. C'est bien; mais pensez de moi ce que vous voudrez, je regrette cette horrible nuit où sa tête pâle était appuyée sur votre épaule, et sa main froide dans la mienne. Il était là entre nous deux, et il n'y est plus. Vous pleurez aussi, tout en haussant les épaules. Vous voyez que vos larmes ne raisonnent pas mieux que moi. Il est