82 LETTRES auparavant. Cette petite plante tleurissait maintenant sur sa montagne, plusieurs lieues de moi. Jp l'avais respectée; je n'avais emporté d'elle que son exquise senteur. P'pù vient qu'elle l'avait laissée? Quelle chose précieuse est donc le parfum, qui, sans rien faire perdre la plante dont il émane, s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et lui rappeler longtemps la beauté de la fleur qu'il aime'? \jb parfum de l'Ame, c'est le souvenir. C'est la partie la plus délicate, la plus suave du coeur, qui se détache pour embrasser un autre cœur et le suivre par- tout. L'affection d'un absent n'est plus qu'un parfum; niais qu'il est doux et suave 1 qu'il apporte, à l'esprit abattu et malade, de bienfaisantes images et de chères espérances I Ne crains pas, ô toi qui as laissé sur mon chemin cette trace embaumée, ne crains jamais que je la laisse se perdre. Je la serrerai dans mon cœur silencieux, comme une essence subtile dans un flacon scellé. Nul ne la rpspirera que moi, et je la porterai à mes lèvres dans mes jours de détresse, pour y puiser la consolation et la force, les. fêves du passé, l'oubli du présent. Je me souviens que, lorsque j'étais, enfant, les chasseurs apportaient à la maison, vers l'automne, de belles et douces palombes ensanglantées. On me donnait celles qui étaient encore vivantes, et j'en prenais soin. J'y mettais la même ardeur et les mêmes tendresses qu'une mère "pour ses enfants, et je réussissais a en guérir quelques-unes. A mesure qu'elles reprenaient la force, elles devenaient triste et refusaient les fèves vertes, que, pendant leur malade elles mangeant avidement dans ma main. Dès qu'elles pou- vaient étendre les ailes, elles s'agitaient dans la cage et se déchiraient aux barreaux. Elles seraient mortes de fatigue et de chagrin si je ne leur eusse donné ta liberté. Aussi je m'étais habitué, quoique égoïste enfant s'il en fût, sacri- fier le plaisir de la possession au plaisir de la générosité.