D'rN VOYAGEUR. 13
iront; mais tu fus effrayé sans doute de voir si près de toi
le géant aux ailes de feu. Tes yeux ne purent soutenir l'éclat
de sa face, et tu t'enfuis pour lui échapper. A peine assez
fort pour marcher, tu voulus courir à travers.les dangers
de la vie, embrassant avec ardeur toutes ses réalités, et leur
demandant asile et protection contre les terreurs de ta vision
sublime et terrible. Comme Jacob, tu luttas contre elle, et
comme lui tu fus vaincu. Au milieu des fougueux plaisirs où
tu cherchais vainement ton refuge, l'esprit mystérieux vint
te réclamer et te saisir. Il fallait que tu fusses poëte, tu l'as
été en dépit de toi-même. Tu abjuras en vain le culte de la
vertu tu aurais été le plus beau de ses jeunes lévites tu
aurais desservi ses autels en chantant sur une lyre d'or les
plus divins cantiques, et le blanc vêtement de la pudeur
aurait paré ton corps frôle d'une grâce plus suave que le
masque et les grelots de la Folie. Mais tu ne pus jamais
oublier les divines émotions de cette foi première. Tu revins
à elle du fond des antres de la corruption et ta voix, qui
s'élevait pour blasphémer, entonna, malgré toi, des chants
d'amour et d'enthousiasme. Alors ceux qui t'écoutaient se
regardaient avec étonnement. Quel est donc celui-ci
diront-ils, et en quelle langue célèbre-t-il nos rites joyeux ?
Nous l'avons pris pour un des nôtres, mais c'est le transfuge
de quelque autre religion,, c'est un exilé de quelque autre
monde plus triste et plus heureux. Il nous cherche et vient
s'asseoir à nos tables; mais ne trouve pas, dans l'ivresse,
les mêmes illusions que nous. D'où vient que, par instants,
un nuage passe sur son front et fait pâlir son visage ? A quoi
songe-t-il? de quoi parle-t-il ? Pourquoi ces mots étranges
qui lui reviennent à chaque instant sur les lèvres, comme
les souvenirs d'une autre vie? Pourquoi les vierges, les
amours, et les anges repassent-ils sans cesse dans ses
rêves et dans ses vers? Se moque-t-il de nous ou de lui-
même? Est-ce son Dieu, est-ce le nôtre, qu'il méprise et
trahit?
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, K-13680