D'UN VOYAGEUR. 7 peaux l'un sur l'autre, je pourrais hasarder comme lui les pas les plus gracieux sur les bords de l'Achéron mais dans mes jours de spleen je marche tranquillement au beau milieu du chemin le plus uni, et je ne plaisante pas avec les abtmes. Je sais trop bien que, dans ces jours-la, le sifflement importun d'un insecte à mon oreille ou le chatouillement insolent d'un cheveu sur ma joue suffirait pour me trans- porter de colère et de désespoir, et pour me faire sauter au fond des lacs. Je marchai donc toute cette matinée sur la route de Trente, en remontant le cours de la Brenta. Cetto gorge est semée de hameaux assis sur l'une et l'autre rive du torrent, et de maisonnettes éparses sur le flanc dos mon- tagnes. Toute la-partie inférieure du vallon est soigneuse- ment cultivée. Plus haut s'étendent d'immenses pâturages dont la nature prend soin elle-môme. Puis une rampe de rochers arides s'élève jusqu'aux nuages, et la neigo s'étale au faite comme un manteau. La fonte de ces neiges ne s'étant pas encore opérée, la Brenta était paisible et coulait dans un lit étroit. Son eau, troublée et empoisonnée pendant quatre ans par la dissolu- tion d'une roche, a recouvré toute sa limpidité. Des trou- peaux d'enfants et d'agneaux jouaient pèle-mêle sur ses bords, à l'ombre des cerisiers en fleur. Cette saison est déli- cieuse pour voyager par ici. La campagne est un verger con- tinuel et si la végétation n'a pas encore tout son luxe, si le vert manque aux tableaux, en revanche la neige les cou- ronne d'une auréole éclatante, et l'on peut marcher tout un jour entre deux haies d'aubépine et de pruniers sauvages sans rencontrer un seul Anglais. J'aurais voulu aller jusqu'aux Alpes du Tyrol. Je ne sais guère pourquoi je me les imagine si belles; mais il est cer- tain qu'elles existent dans mon cerveau comme un des points du globe vers lequel me porte une sympathie indéfinissable. Dois-je croire, comme toi, que la destinée nous appelle im- périeusement vers les lieux où nous devons voir s'opérer en