D'UN VOYAGEUR. 3 Aux esprits médiocres et paresseux comme le mien, le revers d'un fossé suffirait pour dormir toute une vie, s'il était permis de faire en dormant ou en rêvant ce dur et aride voyage. Mais encore faudrait-il que ce fossé fut dans le genre de celui de Bassano, c'est-à-dire qu'il fût élevé de cent pieds au-dessus d'une vallée délicieuse, et qu'on pûty déjeuner tous les matins sur ua tapis de gason semi de primevères, avec du café excellent, du beurre dea montagnes at du pain anisé, C'est à un pareil déjeuner que je t'invite quand tu auras le temps d'aimer le repos. Dans ce temps-Ià tu sauras tout; la vie n'aura plus de secrets pour toi. Tes cheveux comment ceront à grisonner, les miens auropt achevé de blanchir; mais la vallée de Bassano sera toujours aussi belle; la neige des Alpes aussi pure; et notre amitié?. J'espère en ton cœur, et je réponds du mien. La campagne n'était pas encore dans toute sa splendeur, les prés étaient d'un vert languissant tirant sur le jaune, et les feuilles ne faisaient encore que bourgeonner aux arbres. Mais les amandiers et les pêcheras en fleurs entremêlaient çà et là leurs guirlandes roses et blanches aux sombres masses, des cyprès. Au milieu de ce jardin immense, la Brenta cou" lait rapide et silencieuse sur un lit de sable, entre ces deux larges rives de cailloux et de débris de roches qu'elle arrache du sein des Alpes, et dont elle sillonne les plaines dans ses jours de colère. Un demi-cercle de collines fertiles, couvertes de ces longs rameaux do vigne noueuse qui se suspendent à toua les arbres de La Vénétie, faisait un premier cadre au tableau; et les monts neigeux, étincelants aux premiers rayons du «oleU, formaient, au delà, une seconde bordure immense, qui se détachait comme une découpure d'argent mur le bleq solide de J'air. Je vous ferai observer, me dit le docteur, que votre café 'refpoidit et que le voiturin nous attend. Ah cà, docteur, lui répondis-je, est-ce que vous croyez que je veux retourner maintenant à Venise?