LA MARE AU DIABLE. n était claire et tiède, et la terre, fraîchement ouverte par le tranchant des charrues, exhalait une vapeur légère. Dans le haut du champ un vieillard, dont le dos large et la figure sévère rappelaient celui d'Hol- bein, mais dont les vêtements n'annonçaient pas la misère, poussait gravement son w de forme an-
tique, trame par deux bœufs tranquilles, à la robe d'un
jaune pâle, véritables patriarches de la prairie, hauts
de taille, un peu maigres, les cornes longues et rabat-
tues, de ces vieux travailleurs qu'une longue habitude
a rendus /)'A'~ comme on les appelle dans nos cam-
pagnes, et qui, privés l'un de l'autre, se refusent au
travail avec un nouveau compagnon et se laissent mou-
rir de chagrin. Les gens qui ne connaissent pas la
campagne taxent de fable l'amitié du bœuf pour son
camarade d'attelage. Qu'ils viennent voir au fond de
l'étable un pauvre animal maigre, extenue, battant de
sa queue inquiète ses flancs décharnés, soufflant avec
enroi et dédain sur la nourriture qu'on lui présente,
les yeux toujours tournés vers la porte, en grattant du
pied la place vide à ses côtes, flairant les jougs et les
chaînes que son compagnon a portés, et l'appelant sans
cesse avec de déplorables mugissements. Le bouvier
dira « C'est une paire de bœufs perdue; son frère est
mort, et celui-là ne travaillera plus. Il faudrait pou-
voir l'engraisser pour l'abattre; mais il ne veut pas
manger, et bientôt il sera mort de faim. H