LA MARE AU DIABLE. 10 vague rêverie? Chez ceux qu'un peu d'aisance protège dès aujourd'hui, et chez qui l'excès du malheur n'étouffe pas tout développement moral et intellectuel, le bonheur pur, senti et apprécié est à l'état élémen- taire et, d'ailleurs, si du sein de la douleur et de la fatigue, des voix de poètes se sont déjà élevées, pour- quoi dirait-on que le travail des bras est exclusif des fonctions de l'âme ? Sans doute cette exclusion est le résultat général d'un travail excessif et d'une misère profonde; mais qu'on ne dise pas que quand l'homme travaillera modérément et utilement, il n'y aura plus que de mauvais ouvriers et de mauvais poètes. Celui qui puise de nobles jouissances dans le sentiment de la poésie est un vrai pnete, n'eût-il pas fait un vers dans toute sa vie. Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'a- percevais pas que cette confiance dans l'educabilite de l'homme était fortifiée en moi par les influences exté- rieures. Je marchais sur la lisière d'un champ que les paysans étaient en train de préparer pour la semaille prochaine. L'arène était vaste comme celle du tableau d'Holbcin. Le paysage était vaste aussi et encadrait de grandes lignes de verdure, un peu rougie aux ap- proches de l'automne, ce large terrain d'un brun vigou- reux, où des pluies récentes avaient laisse, dans quel- ques sillons, des lignes d'eau que le soleil faisait briller comme de minces Ulets d'argent. La journée