DON QUICHOTTE. 1 nu licencia ses anciens habits, qui étaient neufs et décents. Lorsqu'il se vit dépouillé de la casaque de fou et rhabillé en homme sage, il demanda par charité au chapelain la permission d'aller prendre congé de ses cama- rades les fous. Le chapelain répondit qu'il voulait l'accompagner, et voir les fous qu'il y avait dans la maison. Us montèrent en effet, et avec eux quelques personnes qui se trouvaient présentes. Quand le licencié arriva devant une cage où l'on tenait enfermé un fou furieux, bien qu'en ce moment tranquille et calme, il lui dit Voyez, frère, si vous avez quel- que chose me recommander: je retourne chez moi, puisque Dieu a bien voulu, dans son infinie miséricorde et sans que je le méritasse, me rendre la raison. Me voici en bonne santé et dans mon bon sens, car au pouvoir du Dieu rien n'est impossible. Ayez grande espérance en lui. Puisqu'il m'a remis en mon premier état, il pourra bien vous y remettre également, si vous avez confiance en sa bonté. J'aurai soin devons envoyer quelques friands morceaux et mangez-les de bon cceur; car, en vérité, je m'imagine, comme ayant passé parla, que toutes nos Mes procèdent de ce que nous avons l'estomac, vide et le cerveau plein d'air. Allons allons, prenez courage; l'abattement dans les infortunes détruit la santé et hâte la mort. o Tous ces propos du licencié étaient entendus par un autre fou renfermé dans la cage en face de celle du furieux. Il so leva d'une vieille natte do jonc sur laquelle il était couché tout nu, et demanda ù haute voix quel était celui qui s'en allait bien portant de corps et d'esprit. < C'est moi, frère, qui m'en vais, répondit le licencié; je n'ai plus besoin do rester ici, et je rends au ciel des grâces infinies pour la faveur qu'il m'a faite. Prenez garde à ce que vous dites, licencié mon ami, répliqua le fou, de peur que le diable ne vous trompe. Pliez la jambe, et restez tranquille dans votre logo, pour éviter l'aller et le retour. Je sais que je suis guéri, reprit le licencié, et rien ne m'oblige & recommencer mes stations. Vous, guéri) s'écria le fou. A la bonne heure, et quo Dieu vous conduise. Mais je jure par le nom do Jupiter, dont je représente sur la terre la majesté souveraine, que, pour ce seul péché que Séville commet aujourd'hui en vous tirant de cette maison et en vous tenant pour homme de bon sens, je la frapperai d'un tel chati-' ment que le souvenir s'en perpétuera dans les siècles des siècles, amen. Ke sais-tu pas, petit baehetier sans eervcDc, que je puis le faire comme je )e dis, puisque je suis Jupiter tonnant, et que je tiens dans mes mains les foudres destructeurs avec lesquels je menace et houleverse le monde? Mais non je veux bien n'imposer qu'un seul châtiment à cette ville igno-