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PROLOGUE. 3

Il me semble que tu vas dire, lecteur, que je me restreins étrange-
ment, et me contiens un peu trop dans les limites de ma modestie; mais
je sais qu'il ne faut pas ajouter affliction sur affliction, et celle qu'endure
ce seigneur doit être bien grande, puisqu'il n'ose parattre en plein air et
en plein jour, qu'il déguise son nom, qu'il dissimule sa patrie, comme s'il
avait commis quelque attentat de lèse-majesté. Si, par hasard, tu viens
ù le connaltre, dis-lui de ma part que je ne me tiens pas pour offensé
que je sais fort bien ce que sont les tentations du diable, et qu'une des
plus puissantes qu'il emploie, c'est de mettre à un homme dans la tête
qu'il peut composer et publier un livre, qui lui donnera autant de
renommée que d'argent, et autant d'argent que de renommée. Et même,
pour preuve de cette vérité, je veux qu'avec ton esprit et ta bonne grâce,
tu lui racontes cette histoire-ci

« Il y avait a Séville un fon, qui donna dans la plus gracieuse extra-
vagance dont jamais fou se fut avisé au monde. Il fit un tuyau de jonc
pointu par le bout; et quand il attrapait un chien dans la rue, ou par-
tout ailleurs, il lui prenait une patte sous son pied, lui levait l'autre avec
la main, et, du mieux qu'il pouvait, lui introduisait la pointe du tuyau
dans certain endroit où, en souMant par l'autre bout, il faisait devenir
le pauvre animal rond comme une boule. Quand il l'avait mis en cet état,
il lui donnait doux petits coups do la main sur le ventre, et le tachait en
disant aux assistants qui étaient toujours fort nombreux « Vos grâces
penseront-eHes maintenant que ce soit un petit trayait que d'entier un
chien ? Penserez-vous maintenant que ce soit un petit travail que de
faire un livre? Si ce conte, ami lecteur, no lui convient pas, tu lui
diras celui-ci, qui est également un conte do fou et de chien.

« Il y avait à Cordouo un autre fou, lequel avait coutume de porter
sur sa teto un morceau do dalle en marbre, ou un quartier do pierre,
non des plus légers; quand il rencontrait quelque chien qui ne fût pas
sur ses gardes, il s'en approchait, et laissait tomber d'aplomb le poids
surlui. Le chien, roulant sous le coup, jetait des hurlements, et se sau-
vait à ne pas s'arrêter au bout de trois rues. Or il arriva que, parmi les
chiens sur lesquels il déchargea son fardeau, se trouva le chien d'un bon-
netier, que son maitre aimait beaucoup. La pierre, en tombant, lui
frappa sur la t6to; le chien assomma jeta des cris perçants; le maitre, qui
le vit maltraiter, ou devint furieux. Il empoigna une aune, tomba sur le
fou, et le batonna de la tctc aux pieds. A chaque décharge il lui disait
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