DON QUICHOTTE.
50
tel enun qu'il pouvait s'engendrer dans une prison, où toute incommodité a
son siège, ou tout bruit sinistre fait sa demeure ? Le loisir et le repos, la paix
du séjour, l'aménité des champs, !a sérénité des cieux, le murmure des
fontaines, le calme de l'esprit, toutes ces choses concourent à ce que les
muses les plus stériles se montrent fécondes, et offrent au monde ravi des
û'uitsmerveilIeux.An'ive-t-iI qu'un père aitun Sis laid et sans aucune grâce,
l'amour qu'il porte à cet enfant lui met un bandeau sur les yeux pour
qu'il ne voie pas ses défauts; au contraire, il les prend pour des beautés,
des gentillesses, et les conte pour telles à ses amis. Mais moi, qui ne suis,
quoique j'en paraissele père véritable, quele père putatif de Don Quichotte,
je ne veux pas suivre le courant de l'usage, ni te supplier, les larmes aux
yeux, comme d'autres font, très-cher lecteur, de pardonner ou d'excuser
les défauts que tu verras en cet enfant, que je te présente pour le mien.
Puisque tu n'es ni son parent, ni son ami; puisque tu as ton Ame dans ton
corps avec son libre arbitre, autant que le plus huppé; puisque tu habites
ta maison, dont tu es seigneur autant que le roi des tributs qu'on lui paie,
et que tu sais bien le commun proverbe Sous mon manteau je tue le roi,
toutes choses qui t'exemptent à mon égard d'obligation et de respect; tu
peux dire de l'histoire tout ce qui te semblera bon, sans crainte qu'on te
punisse pour le mal, sans espoir qu'on te récompense pour le bien qu'il te
plaira d'en dire.
Seulement, j'aurais voulu te la donner toute nue, sans l'ornement du
prologue, sans l'accompagnement ordinaire do cet innombrable catalogue
de sonnets, d'épigrammes, d'éloges, qu'on a l'habitude d'imprimer en t&tc
des livres Car je dois te dire que, bien que cette histoire m'ait coûté
titre fort obscur, surtout en espagnol, où la mot t'M~Ht'oM a phnteum itgnittcattone.
Cervantes a probablement voulu faire entendre que Don Qutehotte etatt un personnage
de son invention, un f))< do son esprtt (ùt~Mto).
Cette coutume, aloM générale, était tres-iuivte en Espagne. Chaque livre débutait
par une tMe d'éloges donnée !noa autour, et, preeque toujours, le nombre de ce< éloges
etott en proportion Inverse du mérite de l'ouvrage. Ainsi, tandis que r~MMeaMe
d'A)on:o de Ercllla n'avait que six pièces de poéslo pour recommandations, le Can-
Ct'onNt) deLopezMatdonado en avait douze, le poBmo de<~m ~«~ de
Juan Yaguf!, .setze, le ~)' ~MMt« d'Agusttn de Reja<, vingt-quatre, et les
A'MM de Lopo de Vean vingt-hutt. C'est surtout contre ça dernier que sont dMgee<
les railleries do Cervantès, dans tout le ceum de son prologue.
Au reste, la modo do ces ornementa etMLngeM ne r~gnatt pM motm en France qu'on
ouvre la NeMfM et la /.o~Me'e de Seb Garnior (Blois, cos deux che&-
d'ouvre réimprimés à Paria en 4770. sans doute peur jouer pièce Ye)ta)re, on n'y
trouvera pM moins de vtngt-huit morceaux de poeste franfatM et tattne, par tout têt
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares, Rés. m-Y2-1043 (1)