ET LES OUVRAGES DE CERVANTES. 43 1
aucun, est un tissu d'épisodes entrelacés comme ceux d'une intrigue de Cal-
dëron, d'aventures bizarres, de rencontres inouïes, de prodiges irivraisem-
blables, ;de caractères faux, de sentiments alambiqués. Cervantes, peintre
si exact, si judicieux, de la nature physique et morale, a bien fait d'en
reléguer la scène aux régions hyperboréennes, car c'est un monde imaginaire,
sans nul rapport avec celui qu'il avait sous les yeux. Du reste, à la lecture
de cette débauche d'un grand esprit, ou se trouverait aisément la matière
de vingt drames et de cent contes, on M peut trop admirer cette imagina-
tion presque septuagénaire, aussi riche encore, aussi féconde que celle de
l'Arioste; on ne peut trop admirer cette plume toujours noble, élégante,
hardie, couvrant les absurdités du récit sous la magnifique parure du lan-
gage. Le .Per~M est plus correct et plus châtié que le Don QMtcAoKe, c'est,
en plusieurs parties, un modèle achevé de style, et peut-étre le livre le
plus classique de l'Espagne. On pourrait le comparer à un palais tout bâti
de marbre et de bois de cèdre, mais sans ordonnance, sans proportions, sans
figue, et n'offrant à vrai dire, au. lieu d'une œuvre architecturale, qu'un
amas de précieux matériaux. Quand on voit le sujet du livre et le nom de
l'auteur, la préférence qu'il lui donnait sur tous ses ouvrages, et les émi-
nentes qualités qu'il y a si follement dépensées, on est en droit de dire que
le .Per~ est une des grandes aberrations de l'esprit humain.
Cervantès ne put jouir ni du succès qu'il se promettait complaisamment de
ce dernier ouvrage de sa plume, de ce Benjamin des enfants de MM /7:~<-
~tM~ ni du succès bien autrement durable et légitime de son véritable titre
à l'immortalité. Toujours malheureux, il né lui fut pas même permis de dis-
cerner, à travers les éloges de ses contemporains, quelle gloire immense lui
réservait la postérité. Lorsqu'il publia, vers la iln de 5, la seconde partie
du Don Quichotte, ayant alors soixante-huit aus, il était attaqué sans re-
mède de la maladie qui l'emporta bientôt après. Espérant, à l'entrée de la
belle saison, trouver quelque soulagement dans l'air de la campagne,
il partit, le 8 avril suivant, pour le bourg d'Esquivias, où demeuraient
les parents de sa femme. Mais, au bout de quelques jours, son mal em-
pirant, il fut contraint de revenir à Madrid, accompagné de deux amis qui
le soignaient en chemin. Ce fut à ce retour d'Esquivias que lui arriva une
petite aventure dont il composa le prologue du Persilès, et à laquelle nous
devons l'unique relation un peu détaillée qu'on ait conservée de sa maladie.
Les trois amis cheminaient paisiblement sur la route de traverse, quand un
étudiant, qm venait derrière eux, monté sur un cne, leur cria de s'arrêter, et
se plaignit, en les rejoignant, de ce qu'il n'avait pu les atteindre plus tôt pour
jouir de leur compagnie. L'un des bourgeois d'Esquivias répondit que la faute
en était au cheval du seigneur Miguel de Cervantes, qui avait le pas très-
allongé. A ce nom de Cervantès, pour lequel!! était passionné sans le connaître,
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares, Rés. m-Y2-1043 (1)