ET LES OUVRAGES DE CERVANTES.
41
varié, toujours croissant, et que l'on quitte pourtant sans regret pour le plaisir
plus vif encore de se retrouvert~te~tete avec les deuxhéros ? Leur assorti-
ment et leur contraste ah fois, les sentences du maître, les saillies du valet,
une gravite jamais lourde, un badinage jamais (utile, une alliance intime
et naturelle entre le burlesque et le sublime, le rire et l'émotion, l'amuse-
ment et la moralité ? P Peut-on enfin n'avoir pas senti les charmes et les beautés
de ce langage magnifique, harmonieux, facile, prenant toutes les nuances et
tous les tons; de ce style où sont tous les' styles, depuis le plus familier comi-
que jusqu'à la plus majestueuse éloquence, et qui a fait dire du livre qu'il
était «divinement écrit dans. une langue divine ?x
Hélas cette dernière satisfaction n'appartient complétement qu'à ceux qui ont
le bonheur de le lire dans l'original. Ils sont rares en-deçà des Pyrénées. Nous ne
sommes plus au temps où l'espagnol se parlait à Paris, à Bruxelles, à Munich,
à Vienne, à Milan; à Naples, ou il était la langue dea cours, de la politique
et du bon'ton le 'français l'a détrôné. En revanche, il est facile à chacun de
s'imaginer qu'il lit le Don Quichotte, le trouvant transporté dans son pro-
pre idiome. Si aucun livre ne compte'autant de lecteurs que celui-IA, aucun
non plus ne compte autant de traducteurs. Il en a trouvé en Hollande, en
Danomarck, en Suède; en Russie. Ce sont, en Allemagne; des écrivains
comme Tieck et Soltau, qui ont fait passer dans la langue du pays l'oeuvre de
Cervantès. Elle a eu dix traducteurs en Angleterre: Shelton, Gayton, Ward,
Jarvis, Smollett, Ozell, Motteux, Wilmont, Durfey, J. Philips, outre un
commentateur intelligent comme le docteur John Bowle; et peut-être autant
en Italie, depuis Franciosini jusqu'au traducteur anonyme de 1815, pour qui
Novelli desaina des gravures. En France, le nombre en est plus grand encore,
si l'on réunit toutes les versions qui parurent, depuis les premières ébauches
deGésarOudinetde Rosset, contemporains du livre, jusqu'aux deux traduc-
tions publiées dans le présent siècle. Celle que donna Filleau de Saint-Martin,
vers le milieu du siècle dernier, est, sinon la meilleure, au moins la plus répan-
due. Dans une introduction qu'y ajouta M. Auger, en 't 819, il faisaitremarquer
que le nombre des éditions de cette seule traduction, publiées en France, s'é-
levait déjà, le croira-t-on? à cinquante et une. Depuis, on enapubliéunecin-
quante-deuxiéme édition. Ce succès, qui n'a peut-être pas d'autre exemple,
prouve avec éclat le mérite immense de l'oeuvre originale, et la curiosité tou-
jours nouvclle, toujours croissante, qu'elle entretient de génération en généra-
tion. II faut, en eSct, que le .D Quiclaotte soit doué d'un principe de vie
bien puissant, ou plutôt qu'il porte le sceau de l'immortalité, pour avoir si
glorieusement résisté aux mutila: Ions forcées de ses traducteurs. Ce livre fut
écrit avec trop d'esprit et d'adresse pour avoir été compris de tout le monde:
il fallait dépayser jusqu'aux limiers du saint-off!ce. De là ces adroits pro-
pos à double entente, ces fines allusions, ces délicates ironies, voiles in-
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares, Rés. m-Y2-1043 (1)