48 NOTICE SUR LA VIE
exercer, d'autres, qualités plus précieuses que la connaissance des lois et l'é-
tude de la polidque, le bon sens et de bonnes intentions. Sans sortir de son
caractère, sans dépasser la sphère de son esprit, Sancho Panza juge et règne
comme Salomon.
La seconde partie du Don QM'c/toKe ne parut que dix années après la pre-
mière, et Cervantès, en publiant celle-ci, ne pensait pas à lui donner une suite.
C'était la modo alors de ne point achever les ouvrages d'imagination. L'on
Unissait un livre, comme Ariosto les chants de son poëme, au milieu des
aventures les plus compliquées, dans le plus intéressant de l'action. Le La-
zarille de 7'ontt~ et le Diable Bot n'ont pas de denoùment; la Ga-
latée pas davantage. Chez nous même, (MJB~Mfutfait en trois fragments. En-
fin, ce n'est pas la continuation d'Avellaneda qui décida Cervantès à composer la
sienne, puisque celle-ci était presque terminée quand l'autre parut. Le Don
Quichotte, s'iln'eut été qu'une satire littéraire, devait rester inachevé. C'est
avec le projet évident que je lui attribue que Cervantès reprit et continua ce
sujet. Voilà pourquoi les deux moitiés de l'ouvrage offrent une exception
unique.dans les annales de la littérature une seconde partie, &Ite après coup,
qui, non-seulement égale, mais surpasse la première. C'est que l'exécution
n'est pas inférieure, et que l'idée mère est plus grande et plus féconde c'est
que l'ouvrage s'adresse ainsi a tous les pays, à tous les temps; c'est qu'il
parle à l'humanité dans sa langue universelle; c'est qu'enSn il est peut-être,
de tous les livres, celui qui élevé à sa plus haute expression cette qualité
rare et précieuse par-dessus toutes celles dont fut doué l'esprit humains le
sons commun, qui l'est si peu, le bon sens, si bon, en effet, que rien
n'est meilleur.
J'ai voulu seulement donner une explication, en quelque sorte historique,
du livre de Cervantès; car, à quoi bon faire son éloge? qui ne l'a lu? qui
ne le sait par cœur? qui n'a dit avec Walter Scott, le plus grand admira-
teur de Cervantès, comme son plus digne rival, que c'est un des che&'d'œuvre
de l'esprit humain P Y a-t-il un conte plus populaire, une histoire qui sache
mieux plaire à tous les âges, à tous les goûts, à tous les caractères, & toutes
les conditions ? P N'a-t-on pas toujours devant les yeux ce Don Quichotte, long, 1
mince et grave; ce Sancho gros, court et plaisant, et la gouvernante de celui-
là, et la femme de celui-ci, et le curé, et le barbier maître Nicolas, et la
servante Maritornes, et le bachelier Carrasco, que sais-je P et tous les per-
sonnages de cette histoire, y compris Rossinante et le Grison, autre paire
d'inséparables amis? Peut-on avoir oublié comment ce livre est conçu, com-
ment il est exécuté? Peut-on n'avoir pas admiré la parfaite unité du plan, et la
prodigieuse diversité des détails ? Cette imagination si féconde, si prodigue,
qu'elle rassasie la curiosité du plus insatiable lecteur ? L'art Infini avec
lequel se succèdent et s'enlacent les épisodes, qu'anime un Intérêt toujours Is
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares, Rés. m-Y2-1043 (1)