ET LES OUVRAGES DE CERVANTES. 27
glorieux, qui devait attirer sur ses pas la reconnaissance et l'admiration.
Quand il aurait détruit quelques-uns des bandits qui désolaient les grands
chemins, ou chassé de leurs repaires ces autres brigands à écussons, qui, de
leurs châteaux bâtis à la cime des rochers, fondaient, comme un aigle de son
aire, sur la proie facile qu'o&aient des passants desarmes; quand il aurait
délivré des captifs de leurs chaînes, arraché un innocent an supplice, puni
un meurtrier, renversé un usurpateur du tr8ne; quand il aurait, en6n, renou-
velé, dans ce premier Age des sociétés modernes, les travaux des Hercule, des
Thésée, des demi-dieux d'un précédent monde aussi dans l'en&nce, alors son
nom, répété de bouche en bouche, se serait conservé dans la mémoire des hom-
mes, avec tous les ornements d'une histoire traditionnelle. D'une autre part,
les femmes, dont les moeurs publiques ne défendaient pas encore la faiblesse,
auraient été le principal objet de la généreuse protection du chevalier errant;
la galanterie ce nouvel amour inconnu de l'antiquité auquel le christia-
nisme a donné naissance en mélant aux plaisirs sensuels les respects et la foi
d'une espèce de culte religieux, aurait réuni ses doux passe-temps aux san-
glantes aventures du justicier bardé de fer, dont la vie se serait ainsi partagée
entre la guerre et l'amour.
Il y avait assurément dans ce sujet, convenablement traité, la matière,
non d'un livre, mais d'une littérature entière. Il était facile de rattacher à
l'histoire des chevaliers errants celle des coutumes do l'époque, la description
des tournois et des fêtes, la justice galante des cours d'amour, les chants des
troubadours et les danses des jongleurs, les pèlerinages religieux ou guer-
riers à la terre sainte, et l'Orient s'ouvrait avec toutes ses merveilles à l'ima-
gination du romancier. Ce ne fut point là que se dirigèrent, ou du moins que
s'arrêtèrent les auteurs des livres de chevalerie. Sans respect pour la vérité,
ni même pour la vraisemblance, ils entassèrent à plaisir les fautes les plus
grossières en histoire, en géographie, en physique, et même les plus dan-
gereuses erreurs en morale; ils ne surent trouver que coups de lance et coups
d'épée, batailles perpétuelles, exploits incroyables, aventures cousues bout
à bout, sans plan, sans connexion, sans intelligence; il mêlèrent la tendresse à la
Ërocité, et le vice à la superstition} ils appelèrent à leur aide les géants, le.:
monstres, les enchanteurs, et ne songèrent enfin qu'a se surpasser l'un l'au-
tre par l'exagération de l'impossible et du merveilleux.
Cependant, et par leurs défauts mêmes, ces sortes de livres ne pouvaient
manquer de plaire. A l'époque où ils parurent, quelques érudits commen-
taient bien, il est vrai, à retrouver l'antiquité parmises ruines; maisla multi-
tude, ignorante et désoeuvrée, était encore sans aliment pour remplir le vide
de son esprit et desesloisirs~ elle se jetasur cette proie avec avidité. D'ailleurs,
depuis les croisades, un goût général d'expéditions aventureuses avait mer-
veilleusement préparé la voie aux romans de chevalerie, ets'iis eurent, en
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Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares, Rés. m-Y2-1043 (1)