LE SAC AU DOS. 51 L'Anglais avait pour le servir une jeune femme accorte et vigi- lante s'il voulait un plat, il le lui montrait du doigt et le plat aussitôt venait se placer devant lui. Quand il eut goûté de tout, elle servit le dessert, poires, pommes, raisins secs et biscuits. Le convive regarda et ne toucha à rien. La servante attendait toujours. Elle se pencha vers l'Anglais et pour lui parler son langage montra du doigt les fruits et les gâleaux. Aussitôt un son guttural produisit ce mot qu'il faut écrire tel qu'il~ fut prononcé Tchize (cheese). Dieu vous benisse, répliqua la servante qui croyait que 1'Anglais avait éternué. Tchize, répéta l'Anglais. La servante ouvrit de grands yeux et cette fois se pencha pour mieux entendre. Tchize, reprit imperturbablement le gastronome. Ce qui nous faisait rire surtout, car vous vous doutez bien que nous ne pouvions pas garder notre sérieux, c'est que l'Anglais avec le même calme, la même immobilité, les deux mains sur ses cuisses, répétait toujours son « tchize, » pendant que la petite servante se désespérait de ne pouvoir comprendre. Enfin de guerre lasse, elle alla prendre une chaise, la lui porta sous le nez et lui cria Une chaise ? Le Tchize revint encore'aussi digne, aussi calme. liais que veut-il donc? se disait tout haut la malheureuse en se grattant la tête. Jusqu'à présent, nous avions pu étouffer nos rires, mais, ma foi 1 nous n'y pûmes tenir et nous éclatâmes. Cette gaieté intempestive fit tourner la tête à la servante dont la figure plutôt triste que comique accusait le plus grand embarras. Songez donc que l'Anglais sans effort et sans trouble persistait dans son éternelle répétition, au point de faire croire qu'il attendrait là qu'on lui servit son « tchize » jusqu'au jour du jugement dernier. Cela me fit de la peine et je résolus de venir en aide à la jeune fille. Yous ne savez pas ce qu'il vous demande ? lui dis-je. Est-ce que je comprends son baragouin, répondit-elle.