AUX PYRÉNÉES,
3t
Car ce témoin, ce compagnon, cet espion n'était autre qu'un chien!
mais un affreux chien de montagne, sale, étique, au poil ras el
d'un jaune roussâtre, dont la tête pourtant fine et intelligente fai-
sait pardonner au reste du corps son manque total de beauté et
d'élégance.
J'aime beaucoup les chiens, mais je le répète, celui-ci me faisait
peur. Son insistance à me suivre, à m'épier, à me barrer le chemin,
me remettait en tête je ne sais quelles légendes racontées peut-être
par ma nourrice et qui avaient eu grandement le temps de s'égarer
dans mon imagination.
Ce diable de chien ne quittait pas son poste, il tournait, retournait
sur lui-même comme une toupie, il allait et venait, aboyant d'un ton
plaintif à la voix qui l'appelait, aboyant toujours contre moi avec colère.
Ah çà, que me voulait ce chien? n'était-ce pas le diable en per-
sonne échappé à ses mille métamorphoses, et qui hantait ces terrains
diluviens où j'avais réveillé les souvenirs du chaos?
Car, d'après la légende russe, le diable affectionne cette métamor-
phose pour se .glisser parmi les mortels, qui, ayant beaucoup de rai-
sons de se méfier de Satan, n'en ont aucune de se méfier du chien,
l'animal le plus fidèle et le plus caressant de la création.
Mais aussi, c'est la faute du chat, ajoute la légende.
Lorsqu'il fut créé, le chien attendit sa pelisse. Il avait besoin d'une
fourrure pour être complet. Le Père éternel ne se pressant pas de
le compléter, la patience manqua au chien qui suivit le premier venu
qui l'appela. Ce passant était le diable. Celui-ci en fit son compagnon,
son émissaire et même aujourd'hui encore il n'oublie pas dans ses
métamorphoses de se glisser dans sa peau.
Pendant ce temps, le bon Dieu appelait le chien pour lui donner la
fourrure qui lui était destinée. Pas de chien. Et le bon Dieu était em-
barrassé de cette fourrure qu'il tenait à la main.
Le chat, qui faisait son ronron dans un coin, leva son regard-béat
vers le Créateur, mais avec un air si malheureux, un frisson de froid
si bien simulé que" par pitié, surtout par £1ébarras, la main divine lui
jeta la fourrure qui était destinée au chien.
De là vient l'antipathie des deux qua£1rupèdes l'un pour l'autre. Le
chien prétend que le chat lui a volé son bien. De là aussi le proverbe
S'aimer comme chien et chat.