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Title : Oeuvres complètes de Chateaubriand. 6, Mélanges littéraires / [Chateaubriand]

Author : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

Publisher : Acamédia (Paris)

Date of publication : 1861

Type : monographie imprimée

Language : French

Format : text/html

Copyright : conditions spécifiques d'utilisation - Microformes et reprints

Identifier : ark:/12148/bpt6k101372j

Source : Acamédia

Relation : Notice d'ensemble : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37348907h

Relation : Titre d'ensemble : Oeuvres complètes de Chateaubriand

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304308d

Provenance : bnf.fr

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Title : Oeuvres complètes de Chateaubriand. 6, Mélanges littéraires / [Chateaubriand]

Author : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

Url of the page : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k101372j/f9


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Sur la Législation primitive de M. le vicomte de Bonald


Novembre 1802.

Peu d'hommes naissent avec une disposition particulière et déterminée à un seul objet, qu'on appelle talent : bienfait de la nature, si des circonstances favorables en secondent le développement, en permettent l'emploi ; malheur réel, tourment de l'homme si elles le contrarient.

Ce passage est tiré du livre même que nous annonçons aujourd'hui au public. Rien n'est plus touchant et en même temps plus triste que les plaintes involontaires qui échappent quelquefois au véritable talent. L'auteur de la Législation primitive , comme tant d'écrivains célèbres, semble n'avoir reçu les dons de la nature que pour en sentir les dégoûts. Comme Epictète, il a pu réduire la philosophie à ces deux maximes : " souffrir et s'abstenir ", anecou cai apecou. C'est dans l'obscure chaumière d'un paysan d'Allemagne, au fond d'une terre étrangère, qu'il a composé sa Théorie du Pouvoir politique et religieux [Cet ouvrage, qui parut en 1796, fut supprimé par le Directoire, et n'a pas été réimprimé. (N.d.A.)] ; c'est au milieu de toutes les privations de la vie, et encore sous la menace d'une loi de proscription, qu'il a publié ses observations sur le divorce , traité admirable, dont les dernières pages surtout sont un modèle de cette éloquence de pensées, bien supérieure à l'éloquence de mots, et qui soumet tout, comme le dit Pascal, par droit de puissance ; enfin c'est, au moment où il va abandonner Paris, les lettres, et pour ainsi dire son génie, qu'il nous donne sa Législation primitive : Platon couronna ses ouvrages par ses Lois , et Lycurgue s'exila de Lacédémone après avoir établi les siennes. Malheureusement nous n'avons pas, comme les Spartiates, juré d'observer les saintes lois de notre nouveau législateur. Mais que M. de Bonald se rassure : quand on joint comme lui l'autorité des bonnes moeurs à l'autorité du génie, quand on n'a aucune de ces faiblesses qui prêtent des armes à la calomnie et consolent la médiocrité, les obstacles tôt ou tard s'évanouissent, et l'on arrive à cette position où le talent n'est plus un malheur , mais un bienfait .

Les jugements que l'on porte sur notre littérature moderne nous semblent un peu exagérés. Les uns prennent notre jargon scientifique et nos phrases ampoulées pour les progrès des lumières et du génie ; selon eux la langue et la raison ont fait un pas depuis Bossuet et Racine : quel pas ! Les autres, au contraire, ne trouvent plus rien de passable ; et si on veut les en croire, nous n'avons pas un seul bon écrivain. Cependant, n'est-il pas à peu près certain qu'il y a eu des époques en France où les lettres ont été au-dessus de ce qu'elles sont aujourd'hui ? Sommes-nous juges compétents dans cette cause, et pouvons-nous bien apprécier les écrivains qui vivent avec nous ? Tel auteur contemporain dont nous sentons à peine la valeur sera peut-être un jour la gloire de notre siècle. Combien y a-t-il d'années que les grands hommes du siècle de Louis XIV sont mis à leur véritable place ? Racine et La Bruyère furent presque méconnus de leur vivant. Nous voyons Rollin, cet homme plein de goût et de savoir, balancer le mérite de Fléchier et de Bossuet, et faire assez comprendre qu'on donnait généralement la préférence au premier. La manie de tous les âges a été de se plaindre de la rareté des bons écrivains et des bons livres. Que n'a-t-on point écrit contre le Télémaque , contre les Caractères de La Bruyère, contre les chefs-d'oeuvre de Racine ! Qui ne connaît l'épigramme sur Athalie ? D'un autre côté, qu'on lise les journaux du dernier siècle ; il y a plus : qu'on lise ce que La Bruyère et Voltaire ont dit eux-mêmes de la littérature de leur temps : pourrait-on croire qu'ils parlent de ces temps où vécurent Fénelon, Bossuet, Pascal, Boileau, Racine, Molière, La Fontaine, J.-J. Rousseau, Buffon et Montesquieu ?

La littérature française va changer de face ; avec la révolution vont naître d'autres pensées, d'autres vues des choses et des hommes. Il est aisé de prévoir que les écrivains se diviseront. Les uns s'efforceront de sortir des anciennes routes ; les autres tâcheront de suivre les antiques modèles, mais toutefois en les présentant sous un jour nouveau. Il est assez probable que les derniers finiront par l'emporter sur leurs adversaires, parce qu'en s'appuyant sur les grandes traditions et sur les grands hommes, ils auront des guides bien plus sûrs et des documents bien plus féconds.

M. de Bonald ne contribuera pas peu à cette victoire : déjà ces idées commencent à se répandre ; on les retrouve par lambeaux dans la plupart des journaux et des livres du jour. Il y a de certains sentiments et de certains styles qui sont pour ainsi dire contagieux, et qui (si l'on nous pardonne l'expression) teignent de leurs couleurs tous les esprits. C'est à la fois un bien et un mal : un mal, en ce que cela dégoûte l'écrivain dont on fane la fraîcheur, et dont on rend l'originalité vulgaire ; un bien quand cela sert à répandre des vérités utiles.

Le nouvel ouvrage de M. de Bonald est divisé en quatre parties. La première (comprise dans le discours préliminaire) traite du rapport des êtres et des principes fondamentaux de la législation.

La seconde considère l'état ancien du ministère public en France.

La troisième regarde l' éducation publique , et la quatrième examine l'état de l'Europe chrétienne et mahométane.

Si, dans l'extrait que l'on va donner de la Législation primitive , on se permet quelquefois de n'être pas de l'opinion de l'auteur, il voudra bien le pardonner. Combattre un homme tel que lui, c'est lui préparer de nouveaux triomphes.

Pour remonter aux principes de la législation, M. de Bonald commence par remonter aux principes des êtres, afin de trouver la loi primitive, exemplaire éternel des lois humaines, qui ne sont bonnes ou mauvaises qu'autant qu'elles se rapprochent ou s'éloignent de cette loi qui n'est qu'un écoulement de la sagesse divine... Lex... rerum omnium principem expressa naturam, ad quam leges hominun diriguntur, quae supplicio improbos afficiunt, et defendunt et tuentur bonos [Cic., de Leg ., lib. II. (N.d.A.)].

M. de Bonald trace rapidement l'histoire de la philosophie , qui, selon lui, voulait dire chez les anciens amour de la sagesse , et parmi nous recherche de la vérité . Ainsi les Grecs faisaient consister la sagesse dans la pratique des moeurs, et nous dans la théorie . " Notre philosophie, dit l'auteur, est vaine dans ses pensées, superbe dans ses discours. Elle a pris des stoïciens l'orgueil et des épicuriens la licence. Elle a ses sceptiques, ses pyrrhoniens, ses éclectiques ; et la seule doctrine qu'elle n'ait pas embrassée est celle des privations. "

Sur la cause de nos erreurs, M. de Bonald fait cette observation profonde :

" On peut préjuger en physique des erreurs particulières ; on doit préjuger en morale des vérités générales ; et c'est pour avoir fait le contraire, pour avoir préjugé la vérité en physique, que le genre humain a cru si longtemps aux absurdités de la physique ancienne, comme c'est pour avoir préjugé l'erreur dans la morale générale des nations que plusieurs ont, de nos jours, fait naufrage. "

L'auteur est bientôt conduit à l'examen du problème des idées innées . Sans embrasser l'opinion qui les rejette ni se ranger au parti qui les adopte, il croit que Dieu a donné aux hommes en général, et non à l'homme en particulier , une certaine quantité de principes et de sentiments innés (tels que la révélation de l'Etre-Suprême, de l'immortalité de l'âme, des premières notions sur la morale, etc.) absolument nécessaires à l'établissement de l'ordre social : d'où il arrive qu'on peut trouver, à la rigueur, un homme isolé qui n'ait aucune connaissance de ces principes, mais qu'on n'a jamais rencontré une société d'hommes qui les ait totalement ignorés. Si ce n'est pas là la vérité, convenons du moins qu'un esprit qui sait produire de pareilles raisons n'est pas un esprit ordinaire.

De là M. de Bonald passe à l'examen d'un autre principe, sur lequel il a élevé toute sa législation, savoir : que la parole a été enseignée à l'homme et qu'il n'a pu l'inventer lui-même .

Il reconnaît trois sortes de paroles : le geste, la parole et l'écriture.

Il fonde son opinion sur des raisons qui paraissent d'un très grand poids :

1o Parce qu'il est nécessaire de penser sa parole avant de parler sa pensée ;

2o Parce que le sourd de naissance qui n' entend pas la parole est muet, preuve que la parole est chose apprise et non inventée ;

3o Parce que si la parole est d'invention humaine, il n'y a plus de vérités nécessaires.

M. de Bonald revient souvent à cette idée, d'où dépend, selon lui, toute la controverse des théistes et des athées, des chrétiens et des philosophes. On peut dire en effet que s'il était prouvé que la parole est révélée et non inventée, on aurait une preuve physique de l'existence de Dieu, et Dieu n'aurait pu donner le verbe à l'homme sans lui donner aussi des règles et des lois. Tout deviendrait positif dans la société, et c'était déjà, ce nous semble, l'opinion de Platon et du philosophe romain : Legem neque hominum ingeniis excogitatam, neque scitum aliquod esse populorum, sed aeternum quiddam , etc.

Il devenait nécessaire à M. de Bonald de développer son idée, et c'est ce qu'il a fait dans une excellente dissertation qui se trouve au second volume de son ouvrage. On y remarque cette comparaison, que l'on croirait traduite du Phédon ou de la République :

Cette correspondance naturelle et nécessaire des pensées et des mots qui les expriment, et cette nécessité de la parole pour rendre présentes à l'esprit ses propres pensées et les pensées des autres, peuvent être rendues sensibles par une comparaison... dont l'extrême exactitude prouverait seule une analogie parfaite entre les lois de notre être intelligent et celles de notre être physique.

Si je suis dans un lieu obscur, je n'ai pas la vision oculaire, ou la connaissance par la vue de l'existence des corps qui sont près de moi, pas même de mon propre corps ; et sous ce rapport ces êtres sont à mon égard comme s'ils n'étaient pas. Mais si la lumière vient tout à coup à paraître, tous les objets en reçoivent une couleur relative, pour chacun, à la contexture particulière de sa surface ; chaque corps se produit à mes yeux, je les vois tous ; et je juge les rapports de forme, d'étendue, de distance, que ces corps ont entre eux et avec le mien.

Notre entendement est ce lieu obscur où nous n'apercevons aucune idée, pas même celle de notre propre intelligence, jusqu'à ce que la parole, pénétrant par le sens de l'ouïe ou de la vue, porte la lumière dans les ténèbres et appelle, pour ainsi dire, chaque idée, qui répond comme les étoiles dans Job : Me voilà . Alors seulement nos idées sont exprimées , nous avons la conscience ou la connaissance de nos pensées, et nous pouvons la donner aux autres ; alors seulement nous nous idéons nous-mêmes, nous idéons les autres êtres et les rapports qu'ils ont entre eux et avec nous ; et de même que l'oeil distingue chaque corps à sa couleur, l'esprit distingue chaque idée à son expression.

Trouve-t-on souvent une aussi puissante métaphysique unie à une si vive expression ? Chaque idée, qui répond à la parole comme les étoiles dans Job : me voila , n'est-ce pas là un ordre de pensées bien élevé, un caractère de style bien rare ? J'en appelle à des hommes plus habiles que moi : Qantum eloquentia valeat, pluribus credere potest .

Cependant, nous oserons proposer quelques doutes à l'auteur et soumettre nos observations à ses lumières. Nous reconnaissons, comme lui, le principe de la transmission ou de l'enseignement de la parole. Mais ne pose-t-il pas trop rigoureusement le principe ? En en faisant la seule preuve positive de l'existence de Dieu et des lois fondamentales de la société, ne met-il pas en péril les plus grandes vérités, si l'on vient à lui contester sa preuve unique ? La raison qu'il tire des sourds-muets en faveur de l'enseignement de la parole n'est peut-être pas assez convaincante ; car on peut lui dire : Vous prenez un exemple dans une exception, et vous allez chercher une preuve dans une imperfection de la nature. Supposons un homme sauvage, ayant tous ses sens, mais point encore la parole. Cet homme, pressé par la faim, rencontre dans les forêts un objet propre à la satisfaire ; il pousse un cri de joie en le voyant ou en le portant à sa bouche. N'est-il pas possible qu'ayant entendu le cri, le son tel quel, il le retienne et le répète ensuite toutes les fois qu'il apercevra le même objet, ou sera pressé du même besoin ? Le cri deviendra le premier mot de son vocabulaire, et ainsi de suite, jusqu'à l'expression des idées purement intellectuelles.

Il est certain que l'idée ne peut sortir de l'entendement sans la parole ; mais on pourrait peut-être admettre que l'homme, avec la permission de Dieu, allume lui-même ce flambeau du verbe , qui doit éclairer son âme ; que le sentiment ou l'idée fait naître d'abord l'expression, et que l'expression à son tour rentre dans l'intelligence, pour y porter la lumière. Si l'auteur disait que pour former une langue de cette sorte il faudrait des millions d'années, et que J.-J. Rousseau lui-même a cru que la parole est bien nécessaire pour inventer la parole , nous convenons aussi de la difficulté : mais M. de Bonald ne doit pas oublier qu'il a affaire à des hommes qui nient toutes les traditions et qui disposent à leur gré de l' éternité du monde.

Il y a, d'ailleurs, une objection plus sérieuse. Si la parole est nécessaire à la manifestation de l'idée, et que la parole entre par les sens, l'âme dans une autre vie, dépouillée des organes du corps, n'a donc pas la conscience de ses pensées ? Il n'y aurait plus qu'une ressource, qui serait de dire que Dieu l'éclaire alors de son propre verbe, et qu'elle voit ses idées dans la Divinité : c'est retomber dans le système de Malebranche.

Les esprits profonds aimeront à voir comment M. de Bonald déroule le vaste tableau de l'ordre social ; comment il suit et définit l'administration civile, politique et religieuse. Il prouve évidemment que la religion chrétienne a achevé l'homme, comme le suprême législateur le dit lui-même en expirant :

Tout est consommé .

M. de Bonald donne une singulière élévation et une profondeur immense au christianisme ; il suit les rapports mystiques du Verbe et du Fils , et montre que le véritable Dieu ne pouvait être connu que par la révélation ou l' Incarnation de son Verbe , comme la pensée de l'homme n'a été manifestée que par la parole ou l' incarnation de la pensée . Hobbes, dans sa Cité chrétienne , avait expliqué le verbe comme l'auteur de la législation : in Testamento Novo graece scripto, Verbum Dei saepe ponitur non pro eo quod loquutus est Deus, sed pro eo quod de Deo et de regno ejus... In hoc autem sensu idem significant logox Qeou.

M. de Bonald distingue essentiellement la constitution de la société domestique, ou l'ordre de famille, de la constitution politique ; rapports qu'on a trop confondus dans ces derniers temps. Dans l'examen de l'ancien ministère public en France, il montre une connaissance approfondie de notre histoire. Il examine le principe de la souveraineté du peuple, que Bossuet avait attaqué dans son cinquième avertissement en réponse à M. Jurieu. " Où tout est indépendant, dit l'évêque de Meaux, il n'y a rien de souverain. " Axiome foudroyant, manière d'argumenter précisément telle que l'exigeaient les ministres protestants, qui se piquaient surtout de raison et de logique. Ils s'étaient plaints d'être écrasés par l'éloquence de Bossuet ; l'orateur s'était aussitôt dépouillé de son éloquence, comme ces guerriers chrétiens qui, s'apercevant au milieu d'un combat que leurs adversaires étaient désarmés, jetaient à l'écart leurs armes, pour ne pas remporter une victoire trop aisée. Bossuet, passant ensuite aux preuves historiques, et montrant que le prétendu pacte social n'a jamais existé, fait voir, ainsi qu'il le dit lui-même, qu'il y a là autant d'ignorance que de mots ; que si le peuple est souverain, il a le droit incontestable de changer tous les jours sa constitution, etc. Ce grand homme (que M. de Bonald, digne d'être son admirateur, cite avec tant de complaisance) établit aussi l'excellence de la succession au pouvoir suprême. " C'est un bien pour le peuple, dit-il dans le même avertissement , que le gouvernement devienne aisé ; qu'il se perpétue par les mêmes lois qui perpétuent le genre humain, et qu'il aille pour ainsi dire avec la nature. "

M. de Bonald nous reproduit cette forme de bon sens, et quelquefois cette simple grandeur de style. C'est un sujet d'étonnement dont on a peine à revenir, que l'ignorance ou la mauvaise foi dans laquelle est tombé notre siècle relativement au siècle de Louis XIV. On croit que ces écrivains ont méconnu les principes de l'ordre social, et cependant il n'y a pas de question politique dont Bossuet n'ait parlé, soit dans son Histoire universelle , soit dans sa Politique tirée de l'Ecriture , soit surtout dans ses controverses avec les protestants.

Au reste, si l'on peut faire quelques objections à M. de Bonald sur les deux premiers volumes de son ouvrage, il n'en est pas ainsi du troisième. L'auteur y parle de l' éducation avec une supériorité de lumière, une force de raisonnement, une netteté de vue, dignes des plus grands éloges. C'est véritablement dans les questions particulières de morale ou de politique que M. de Bonald excelle. Il y répand partout une modération féconde , pour employer la belle expression de d'Aguesseau. Je ne doute point que son Traité d'Education n'attire les yeux des hommes d'Etat, comme sa question du divorce fixa l'attention des meilleurs esprits de la France. On reviendra incessamment sur ce troisième volume, qui mérite seul un extrait.

Le style de M. de Bonald pourrait être quelquefois plus harmonieux et moins négligé sa pensée est toujours éclatante et d'un heureux choix ; mais je ne sais si son expression n'est pas quelquefois un peu terne et commune, légers défauts que le travail fera disparaître. On pourrait aussi désirer plus d'ordre dans les matières et plus de clarté dans les idées. Les génies forts et élevés ne compatissent pas assez à la faiblesse de leurs lecteurs ; c'est un abus naturel de la puissance. Quelquefois encore, les distinctions de l'auteur paraissent trop ingénieuses, trop subtiles. Comme Montesquieu, il aime à appuyer une grande vérité sur une petite raison. La définition d'un mot, l'explication d'une étymologie, sont des choses trop curieuses et trop arbitraires pour qu'on puisse les avancer au soutien d'un principe important.

Au reste, on a voulu seulement, par ce peu de mots, sacrifier à la triste coutume qui veut qu'on joigne toujours la critique à l'éloge. A Dieu ne plaise que nous observions misérablement quelque tache dans les écrits d'un homme aussi supérieur que M. de Bonald ! Comme nous ne sommes point une autorité, nous avons permission d'admirer avec le vulgaire, et nous en profitons amplement pour l'auteur de la Législation primitive .

Heureux les Etats qui possèdent encore des citoyens comme M. de Bonald ; hommes que les injustices de la fortune ne peuvent décourager, qui combattent pour le seul amour du bien, lors même qu'ils n'ont pas l'espérance de vaincre !

L'auteur de cet article ne peut se refuser une image qui lui est fournie par la position dans laquelle il se trouve. Au moment même où il écrit ces derniers mots, il descend un des plus grands fleuves de la France ; sur deux montagnes opposées s'élèvent deux tours en ruines ; au haut de ces tours sont attachées de petites cloches que les montagnards sonnent à notre passage. Ce fleuve, ces montagnes, ces sons, ces monuments gothiques, amusent un moment les yeux des spectateurs ; mais personne ne s'arrête pour aller où la cloche l'invite : ainsi les hommes qui prêchent aujourd'hui morale et religion donnent en vain le signal du haut de leurs ruines à ceux que le torrent du siècle entraîne ; le voyageur s'étonne de la grandeur des débris, de la douceur des bruits qui en sortent, de la majesté des souvenirs qui s'en élèvent, mais il n'interrompt point sa course, et au premier détour du fleuve tout est oublié.

Suite

Décembre 1802.

On peut remarquer dans l'histoire que la plupart des révolutions des peuples civilisés ont été précédées des mêmes opinions, et annoncées par les mêmes écrits : Quid est quod fuit ? ipsum quod futurum est . Quintilien et Elien nous parlent de cet Archiloque qui osa le premier publier l'histoire honteuse de sa conscience à la face de l'univers, et qui florissait en Grèce avant la réforme de Solon. Au rapport d'Eschine, Dracon avait fait un traité de l'éducation, où prenant l'homme à son berceau il le conduisait pas à pas jusqu'à sa tombe. Cela rappelle l'éloquent sophiste dont M. de La Harpe a fait un portrait admirable.

La Cyropédie de Xénophon, une partie de la République de Platon, et les premiers livres de ses Lois , peuvent être aussi regardés comme de beaux traités, plus ou moins propres à former le coeur de la jeunesse. Sénèque et surtout le judicieux Quintilien, placés sur un autre théâtre, plus rapprochés de nos temps, ont laissé d'excellentes leçons aux maîtres et aux disciples. Malheureusement, de tant de bons écrits sur l'éducation nous n'avons emprunté que la partie systématique, et précisément celle qui, tenant aux moeurs des anciens, ne peut s'appliquer à nos moeurs. Cette fatale imitation, que nous avons poussée en tout à l'excès, a causé bien des malheurs : en naturalisant chez nous les dévastations et les assassinats de Sparte et d'Athènes, sans atteindre à la grandeur de ces fameuses cités, nous avons imité ces tyrans qui pour embellir leur patrie y faisaient transporter les ruines et les tombeaux de la Grèce.

Si la fureur de tout détruire n'avait pas été le caractère dominant de ce siècle, qu'avions-nous besoin, cependant, d'aller chercher des systèmes d'éducation dans les débris de l'antiquité ? N'avions-nous pas les institutions du christianisme ? Cette religion si calomniée (et à qui nous devons toutefois jusqu'à l'art qui nous nourrit), cette religion arracha nos pères aux ténèbres de la barbarie. D'une main, les bénédictins guidaient les premières charrues dans les Gaules ; de l'autre, ils transcrivaient les poèmes d'Homère ; et tandis que les clercs de la vie commune s'occupaient de la collation des anciens manuscrits, les pauvres frères des écoles pieuses enseignaient gratis aux enfants du peuple les premiers rudiments des lettres ; ils obéissaient à ce commandement du livre où tout se trouve : Non des illi potestatem in juventute, et ne despicias cogitatus illius .

Bientôt parut cette société fameuse qui donna le Tasse à l'Italie et Voltaire à la France, et dont, pour ainsi dire, chaque membre fut un homme de lettres distingué. Le jésuite, mathématicien à la Chine, législateur au Paraguay, antiquaire en Egypte, martyr au Canada, était en Europe un maître savant et poli, dont l'urbanité ôtait à la science ce pédantisme qui dégoûte la jeunesse. Voltaire consultait sur ses tragédies les pères Porrée et Brumoy : " On a lu Jules César devant dix jésuites, écrit-il à M. de Cideville ; ils en pensent comme vous. " La rivalité qui s'établit un moment entre Port-Royal et la Société força cette dernière à veiller plus scrupuleusement sur sa morale, et les Lettres provinciales achevèrent de la corriger. Les jésuites étaient des hommes tolérants et doux, qui cherchaient à rendre la religion aimable, par indulgence pour notre faiblesse, et qui s'égarèrent d'abord dans ce charitable dessein : Port-Royal était inflexible et sévère, et, comme le roi-prophète, il semblait vouloir égaler la rigueur de sa pénitence à la hauteur de son génie. Si le poète le plus tendre fut élevé à l'école des Solitaires , le prédicateur le plus austère sortit du sein de la Société . Bossuet et Boileau penchaient pour les premiers : Fénelon et La Fontaine pour la seconde.

" Anacréon se tait devant les jansénistes. "

Port-Royal, sublime à sa naissance, changea et s'altéra tout à coup, comme ces emblèmes antiques qui n'ont que la tête d'aigle ; les jésuites, au contraire, se soutinrent et se perfectionnèrent jusqu'à leur dernier moment. La destruction de cet ordre a fait un mal irréparable à l'éducation et aux lettres ; on en convient aujourd'hui. Mais, selon la réflexion touchante d'un historien. Quis beneficorum servat memoriam ? aut quis ullam calamitosis deberi putat gratiam ? aut quando fortuna non mutat fidem ?

Ce fut donc sous le siècle de Louis XIV (siècle qui enfanta toutes les grandeurs de la France) que le système de l'éducation pour les deux sexes parvint à son plus haut point de perfection. On se rappelle avec admiration ces temps où l'on vit sortir des écoles chrétiennes Racine, Molière, Montfaucon, Sévigné, La Fayette, Dacier ; ces temps où le chantre d'Antiope donnait des leçons aux épouses des hommes, où les pères Hardouin et Jouvency expliquaient la belle antiquité, tandis que les génies de Port-Royal écrivaient pour des écoliers de sixième, et que le grand Bossuet se chargeait du catéchisme des petits enfants.

Rollin parut bientôt à la tête de l'université ; ce savant homme que l'on prend aujourd'hui pour un pédant de collège plein de ridicules et de préjugés, est pourtant un des premiers écrivains français qui aient parlé d'un philosophe anglais avec éloge : " Je ferai grand usage de deux auteurs modernes (dit-il dans son Traité des Etudes ) ; ces auteurs sont M. de Fénelon, archevêque de Cambrai, et M. Locke, Anglais dont les écrits sur cette matière sont fort estimés, et avec raison. Le dernier a quelques sentiments particuliers que je ne voudrais pas toujours adopter. Je ne sais, d'ailleurs, s'il était bien versé dans la connaissance de la langue grecque et dans l'étude des belles lettres ; il ne paraît pas au moins en faire assez de cas. "

C'est en effet à l'ouvrage de Locke sur l'éducation qu'on peut faire remonter la date de ces opinions systématiques qui tendent à faire de tous les enfants des héros de roman ou de philosophie. L' Emile , où ces opinions sont malheureusement consacrées par un grand talent et quelquefois par une haute éloquence, l' Emile est jugé maintenant comme livre pratique ; sous ce rapport il n'y a pas de livre élémentaire pour l'enfance qui ne lui soit bien préférable : on s'en est enfin bien aperçu, et une femme célèbre a publié de nos jours sur l'éducation des préceptes beaucoup plus sains et plus utiles. Un homme dont le génie a été mûri par les orages de la révolution achève maintenant de renverser les principes d'une fausse philosophie et de rasseoir l'éducation sur ses bases morales et religieuses. Le troisième volume de la Législation primitive est consacré à cet important sujet : nous avons promis de le faire connaître à nos lecteurs.

M. de Bonald commence par poser en principe que l'homme naît ignorant et faible, mais capable d'apprendre ; " bien différent de la brute, l'homme naît, dit-il, perfectible , et l'animal naît parfait ".

Que faut-il enseigner à l'homme ? Tout ce qui est bon, c'est-à-dire tout ce qui est nécessaire à la conservations des êtres.

Et quel est le moyen général de cette conservation ? La société .

Comment la société exprime-t-elle ses rapports ? Elle les exprime par des volontés qui s'appellent lois .

Les lois sont donc des volontés, d'où résultent pour les membres de la société des actions appelées devoirs .

Donc l' éducation proprement dite est l' enseignement des lois et des devoirs de la société .

L'homme sous le rapport religieux et politique appartient à une société domestique et à une société publique . Il y a donc deux systèmes d'éducation, savoir :

L'éducation domestique, qui suit l'enfant dans la maison paternelle ; elle a pour but de former l'homme pour la famille et de l'instruire des éléments de la religion.

L'éducation publique, qui est celle que les enfants reçoivent de l'Etat dans des établissements publics ; son but est de former l'homme pour la société publique et les devoirs religieux et politiques qu'elle commande.

L'éducation, dans son principe, doit être essentiellement religieuse. Ici M. de Bonald combat fortement l'auteur d' Emile . Dire qu'on ne doit donner à l'enfance aucun principe religieux, c'est une des erreurs les plus funestes que jamais ait avancées la philosophie. L'auteur de la Législation primitive cite l'exemple effrayant de soixante-quinze enfants au-dessous de seize ans, jugés à la police correctionnelle, dans l'espace de cinq mois, pour larcins, vols et atteintes aux moeurs . M. Scipion Bexon, vice-président du tribunal de première instance du département de la Seine, à qui l'on doit la connaissance de ce fait, ajoute, dans son rapport, que plus de la moitié des vols qui ont lieu dans Paris sont commis par des enfants .

" Que des établissements publics, dit M. Necker dans son Cours de morale religieuse , assurent à tous les enfants des instructions élémentaires de morale et de religion. Votre indifférence vous rendrait un jour responsables des égarements que vous seriez forcés de punir ; votre conscience au moins serait effrayée du reproche que pourrait vous adresser un jeune homme traduit devant un tribunal criminel, un jeune homme prêt à subir une condamnation rigoureuse. Que pourriez-vous répondre en effet s'il disait : " Je n'ai jamais été formé à la vertu par aucune leçon ; j'ai été dévoué à des travaux mercenaires ; j'ai été lancé dans le monde avant qu'on eût gravé dans mon coeur ou dans mon souvenir un seul principe de conduite. On a m'a parlé de liberté, d'égalité, jamais de mes devoirs envers les autres, jamais de l'autorité religieuse qui m'aurait soumis à ces devoirs ; on m'a laissé l'enfant de la nature, et l'on veut me juger par des lois que le génie social a composées : ce n'était pas avec une sentence de mort qu'il fallait m'enseigner les obligations de la vie ! " Tel est le langage terrible que pourrait tenir un jeune homme en entendant sa condamnation. " En parlant d'abord de l'éducation domestique, M. de Bonald veut qu'on rejette toutes ces pratiques anglaises, philosophiques, inventées par l'esprit de système et soutenues par la mode.

" Des vêtements légers, dit-il, la tête découverte, un lit dur, sobriété et exercices, des privations plutôt que des jouissances, en un mot, presque toujours ce qui coûte le moins, est en tout ce qui convient le mieux, et la nature n'emploie ni tant de frais ni tant de soins pour élever ce frêle édifice qui ne doit durer qu'un instant, et qu'un souffle peut renverser. "

Il conseille ensuite le rétablissement des corporations , " que le gouvernement doit, dit-il, regarder comme l'éducation domestique des enfants du peuple. Ces corporations, où la religion fortifiait par ses pratiques les règlements de l'autorité civile, avaient, entre autres avantages, celui de contenir par le devoir un peu dur des maîtres une jeunesse grossière, que le besoin de vivre soustrait de bonne heure au pouvoir paternel et que son obscurité dérobe au pouvoir politique. "

C'est voir les choses de bien haut et considérer en véritable législateur ce que tant d'écrivains n'ont aperçu qu'en économistes.

L'auteur, passant à l'éducation publique, prouve d'abord, comme Quintilien, l'insuffisance d'une éducation privée, et la nécessité d'une éducation commune. Après avoir parlé des lieux où l'on doit établir les collèges, et fixé le nombre des élèves que chaque collège doit à peu près contenir, il examine la grande question sur les maîtres laissons le parler lui-même :

" Il faut une éducation perpétuelle, universelle, uniforme, et par conséquent un instituteur perpétuel, universel, uniforme : il faut donc un corps, car hors d'un corps il ne peut y avoir ni perpétuité, ni généralité, ni uniformité.

" Ce corps (car il n'en faut qu'un), chargé de l'éducation publique, ne peut pas être un corps purement séculier, car où serait le lien qui en assurerait la perpétuité, et par conséquent l'uniformité ? Serait-ce l'intérêt personnel ? Mais des séculiers auront ou pourront avoir une famille. Ils appartiendront donc plus à leur famille qu'à l'Etat, à leurs enfants plus qu'aux enfants des autres, à leur intérêt personnel plus qu'à l'intérêt public ; car l'amour de soi, dont on veut faire le lien universel, est et sera toujours le mortel ennemi de l'amour des autres. (...)

(...) Si les instituteurs publics sont célibataires, quoique séculiers, ils ne pourront faire corps entre eux, leur agrégation fortuite ne sera qu'une succession continuelle d'individus entrés pour vivre, et sortis pour s'établir ; et quel père de famille osera confier ses enfants à des célibataires dont une discipline religieuse ne garantira pas les moeurs ? S'ils sont mariés, comment l'Etat pourrait-il assurer à des hommes chargés de famille, animés d'une juste ambition de fortune, et plus capables que d'autres de s'y livrer avec succès, comment pourrait-il leur assurer un établissement qui puisse les détourner d'une spéculation plus lucrative ? Si, par des vues d'économie, on les réunit sous le même toit avec leurs femmes et leurs enfants, la concorde est impossible ; si on leur permet de vivre séparément, les frais sont incalculables. Des hommes instruits ne voudront pas soumettre leur esprit à des règlements devenus routiniers, à des méthodes d'enseignement qui leur paraîtront défectueuses ; des hommes avides et accablés de besoins voudront s'enrichir ; des pères de famille oublieront les soins publics pour les affections domestiques. L'Etat peut être assuré de ne conserver dans les établissements d'éducation que les hommes qui ne seront propres à aucune autre profession, des mauvais sujets ; et l'on peut s'en convaincre aisément en se rappelant que les instruments les plus actifs de nos désordres ont été à Paris cette classe d'instituteurs laïques attachés aux collèges, qui, dans leurs idées classiques, ont vu le forum de Rome à l'assemblée de leurs sections, se sont crus des orateurs chargés des destinées de la république, lorsqu'ils n'étaient que des brouillons bouffis d'orgueil et impatients de sortir de leur état. Il faut donc un corps qui ne puisse se dissoudre ; un corps où des hommes fassent à une règle commune le sacrifice de leurs opinions personnelles, à une richesse commune le sacrifice de leur cupidité personnelle, à la famille commune de l'Etat le sacrifice de leurs familles personnelles. Mais quelle autre force que celle de la religion, quels autres engagements que ceux qu'elle consacre, peuvent lier des hommes à des devoirs aussi austères et leur commander des sacrifices aussi pénibles ! "

La vigoureuse dialectique de ce morceau sera remarquée de tous les lecteurs. M. de Bonald presse l'argument de manière à ne laisser aucun refuge à ses adversaires. On pourrait seulement lui objecter les universités protestantes ; mais il pourrait répondre que les professeurs de ces universités, bien qu'ils soient mariés, sont cependant des ministres ou des prêtres ; que ces universités sont d'ailleurs des fondations chrétiennes , dont les revenus et les fonds sont indépendants du gouvernement ; qu'après tout, les désordres sont tels dans ces universités que des parents sages craignent souvent d'y envoyer leurs enfants. Tout cela change absolument l'état de la question, et sert même, en dernière analyse, à confirmer le raisonnement de l'auteur.

M. de Bonald, ne s'occupant qu'à poser les principes, néglige de donner des avis particuliers aux maîtres. On les trouve d'ailleurs, ces avis, dans les écrits du bon Rollin. Le seul titre de ces chapitres fait aimer cet excellent homme : prendre de l'autorité sur les enfants ; se faire aimer et craindre ; inconvénients et dangers des châtiments ; parler raison aux enfants, les piquer d'honneur ; faire usage des louanges, des récompenses, des caresses ; rendre l'étude aimable ; accorder du repos et de la récréation aux enfants ; piété, religion, zèle pour le salut des enfants ; c'est sous ce dernier titre qu'on lit ces mots, qui font presque verser des larmes d'attendrissement :

" Qu'est-ce qu'un maître chrétien, chargé de l'éducation de jeunes gens ? C'est un homme entre les mains de qui Jésus-Christ a remis un certain nombre d'enfants, qu'il a rachetés de son sang et pour lesquels il a donné sa vie ; en qui il habite comme dans sa maison et dans son temple : qu'il regarde comme ses membres, comme ses frères et ses cohéritiers, dont il veut faire autant de rois et de prêtres qui régneront et serviront Dieu avec lui et par lui pendant toute l'éternité ; et il les leur a confiés pour conserver en eux le précieux et l'inestimable dépôt de l'innocence. Or, quelle grandeur, quelle noblesse une commission si honorable n'ajoute-t-elle point à toutes les fonctions des maîtres ? (...)

(...)Un bon maître doit s'appliquer ces paroles, que Dieu faisait continuellement retentir aux oreilles de Moïse, le conducteur de son peuple : Portez-les dans votre sein comme une nourrice a accoutumé de porter son petit enfant ; Porta eos in sinu tuo, sicut portare solet infantulum . "

Des maîtres M. de Bonald passe aux élèves. Il veut qu'on les occupe principalement de l'étude des langues anciennes, qui ouvrent aux enfants les trésors du passé et promènent leur esprit et leur coeur sur de beaux souvenirs et de grands exemples. Il s'élève contre cette éducation philosophique " qui encombre, dit-il, la mémoire des enfants de vaines nomenclatures de minéraux, de plantes, qui rétrécissent leur intelligence, etc. "

On doit aimer à se rencontrer dans les mêmes sentiments et les mêmes opinions avec un homme tel que M. de Bonald. Nous avons eu le bonheur d'attaquer un des premiers cette dangereuse manie de notre siècle [Dans le Génie du Christianisme . (N.d.A.)]. Personne peut-être ne sent plus que nous le charme de l' histoire naturelle ; mais quel abus n'en fait-on pas aujourd'hui, et dans la manière dont on l'étudie, et dans les conséquences qu'on veut en tirer ! L'histoire naturelle proprement dite ne peut être, ne doit être qu'une suite de tableaux, comme dans la nature. Buffon avait un souverain mépris pour les classifications , qu'il appelait des échafaudages pour arriver à la science, et non pas la science elle-même [ Hist. nat ., t I, prem. Disc., p. 79, édit. 17. (N.d.A.)]. Indépendamment des autres dangers qu'entraîne l'étude exclusive des sciences, comme elles ont un rapport immédiat avec le vice originel de l'homme, elles nourrissent beaucoup plus l'orgueil que les lettres. " Descartes croyait, dit le savant auteur de sa vie, qu'il était dangereux de s'appliquer trop sérieusement à ces démonstrations superficielles, que l'industrie et l'expérience fournissent moins souvent que le hasard. Sa maxime était [Lettre de 1639, p. 412. Descartes, lib. de direct. ingen. regula , no 5. (N.d.A.)] que cette application nous désaccoutume insensiblement de l'usage de notre raison et nous expose à perdre la route que la lumière nous trace [ Oeuvres de Desc ., t. I, p. 112. (N.d.A.)]. " Et l'on peut ajouter ces paroles de Locke : " Entêtés de cette folle pensée, que rien n'est au-dessus de notre compréhension [ Entend. hum. , liv. I, chap. III, art. 4, trad. de M. Cotte. (N.d.A.)]. "

Voulez-vous apprendre l'histoire naturelle aux enfants sans dessécher leur coeur et sans flétrir leur innocence, mettez entre leurs mains le commentaire de la Genèse, par M. de Luc, ou l'ouvrage cité par Rollin, dans le livre de ses Etudes , intitulé de la Philosophie . Quelle philosophie, et combien peu elle ressemble à la nôtre ! Citons un morceau au hasard :

" Quel architecte a enseigné aux oiseaux à choisir un lieu ferme et à bâtir sur un fondement solide ? Quelle mère tendre leur a conseillé d'en couvrir le fond de matières molles et délicates, telles que le duvet et le coton ? Et lorsque ces matières manquent, qui leur a suggéré cette ingénieuse charité, qui les porte à s'arracher avec le bec autant de plumes de l'estomac qu'il en faut pour préparer un berceau commode à leurs petits ?

" Est-ce pour les oiseaux, Seigneur, que vous avez uni ensemble tant de miracles qu'ils ne connaissent point ? Est-ce pour les hommes qui n'y pensent pas ? Est-ce pour des curieux, qui se contentent de les admirer sans remonter jusqu'à vous ? Et n'est-il pas visible que votre dessein a été de nous rappeler à vous par un tel spectacle, de nous rendre sensibles votre providence et votre sagesse infinie, et de nous remplir de confiance en votre bonté, si attentive et si tendre pour des oiseaux, dont une couple ne vaut qu'une obole [Matth., 10, 20. (N.d.A.)] ? "

Il n'y a que les Etudes de la Nature de M. Bernardin de Saint-Pierre qui offrent des peintures aussi religieuses et aussi touchantes. La plus belle page de Buffon n'égale peut-être pas la tendre éloquence de ce mouvement chrétien : Est-ce pour les oiseaux, Seigneur , etc.

Un étranger se trouvait y a quelque temps dans une société où l'on parlait du fils de la maison, enfant de sept ou huit ans, comme d'un prodige. Bientôt on entend un grand bruit, les portes s'ouvrent, et l'on voit paraître le petit docteur, les bras nus, la poitrine découverte, et habillé comme un singe qu'on va montrer à la foire. Il arrivait se roulant d'une jambe sur l'autre, d'un air assuré, regardant avec effronterie, importunant tout le monde de ses questions, et tutoyant également les femmes et les hommes âgés. On le place sur une table, au milieu de l'assemblée en extase ; on l'interroge : " Qu'est ce que l'homme ? lui demande gravement un instituteur. - C'est un animal mammifère , qui a quatre extrémités, dont deux se terminent en mains. - Y a-t-il d'autres animaux de sa classe ? - Oui : les chauves-souris et les singes. " L'assemblée poussa des cris d'admiration. L'étranger, se tournant vers nous, nous dit brusquement : " Si j'avais un enfant qui sût de pareilles choses, en dépit des larmes de sa mère, je lui donnerais le fouet jusqu'à ce qu'il les eût oubliées. Je me souviens des paroles de votre Henri IV : M'amie , disait-il à sa femme, vous pleurez quand je donne le fouet à notre fils ; mais c'est pour son bien, et la peine que je vous fais à présent vous épargnera un jour bien des peines. "

Ces petits naturalistes , qui ne savent pas un mot de leur religion et de leurs devoirs, sont à quinze ans des personnages insupportables. Déjà hommes, sans être hommes, vous les voyez traîner leur figure pâle et leur corps énervé dans les cercles de Paris, décidant de tout en maîtres, ayant une opinion en morale et en politique, prononçant sur ce qui est bon ou mauvais, jugeant de la beauté des femmes, de la bonté des livres, du jeu des acteurs, de la danse des danseurs, et se regardant danser eux-mêmes avec admiration, se piquant d'être déjà blasés sur leurs succès , et, pour comble de ridicule et d'horreur, ayant quelquefois recours au suicide.

Ah ! ce ne sont pas là ces enfants d' autrefois , que leurs parents envoyaient chercher tous les jeudis au collège. Ils arrivaient avec des habits simples et modestement fermés. Ils s'avançaient timidement au milieu du cercle de la famille, rougissant quand on leur parlait, baissant les yeux, saluant d'un air gauche et embarrassé, mais empruntant des grâces de leur simplicité même et de leur innocence, et cependant le coeur de ces pauvres enfants bondissait de joie. Quelles délices pour eux qu'une journée passée ainsi sous le toit paternel, au milieu des complaisances des domestiques, des embrassements des soeurs et des dons secrets de la mère ! Si on les interrogeait sur leurs études, ils ne répondaient pas que l'homme est un animal mammifère , placé entre les chauves-souris et les singes, car ils ignoraient ces importantes vérités ; mais ils répétaient ce qu'ils avaient appris dans Bossuet ou dans Fénelon, que Dieu a créé l'homme pour l'aimer et le servir ; qu'il a une âme immortelle ; qu'il sera puni ou récompensé dans une autre vie, selon ses mauvaises ou bonnes actions ; que les enfants doivent être respectueux envers leurs père et mère ; enfin toutes ces vérités du catéchisme qui font pitié à la philosophie. Ils appuyaient cette histoire naturelle de l'homme de quelques passages fameux, en vers grecs ou latins, empruntés d'Homère ou de Virgile ; et ces belles citations du génie de l'antiquité se mariaient assez bien aux génies non moins antiques de l'auteur de Télémaque et de celui de l' Histoire universelle .

Mais il est temps de passer au résumé général de la Législation primitive ; tels sont les principes que M. de Bonald a posés :

Il y a un Etre-Suprême ou une cause générale.

Cet Etre-Suprême est Dieu. Son existence est surtout prouvée par la parole, que l'homme n'a pas pu trouver, et qui lui a été enseignée.

La cause générale, ou Dieu, a produit un effet également général dans le monde : c'est l'homme.

Ces deux termes, cause et effet, Dieu et l'homme, ont un terme moyen nécessaire, sans quoi il n'y aurait point de rapports entre eux.

Ce terme moyen nécessaire doit se proportionner à la perfection de la cause et à l'imperfection de l'effet.

Quel est ce terme moyen ? où était-il ? " C'était là, dit l'auteur, la grande énigme de l'univers. "

Il était annoncé à un peuple ; il devait être connu d'un autre.

Il est venu au terme marqué. Avant lui les véritables rapports de l'homme avec Dieu n'étaient point connus, parce que les êtres ne sont point connus par eux-mêmes, qu'ils ne le sont que par leurs rapports, et que tout terme moyen ou tout rapport manquait entre l'homme et Dieu.

Ainsi il y aura véritable connaissance de Dieu et de l'homme partout où le médiateur sera connu, et ignorance de Dieu et de l'homme partout où le médiateur sera inconnu.

Là où il y a connaissance de Dieu et de l'homme, et de leur rapport naturel, il y a nécessairement de bonnes lois, puisque les lois sont l'expression des rapports naturels : donc la civilisation suivra la connaissance du médiateur, et la barbarie l'ignorance du médiateur.

Donc il y a eu civilisation commencée chez les Juifs et civilisation consommée chez les chrétiens. Les peuples païens ont été des barbares .

Il faut entendre le mot barbare dans le sens de l'auteur. Les arts pour lui ne constituent pas un peuple civilisée mais un peuple policé .

Il n'attache le mot de civilisation qu'aux lois morales et politiques. On sent que tout ceci, bien que supérieurement enchaîné, est sujet à de grandes objections. On aura toujours un peu de peine à admettre qu'un Turc d'aujourd'hui est plus civilisé qu'un Athénien d'autrefois parce qu'il a une connaissance confuse du médiateur . Les systèmes exclusifs qui mènent à de grandes choses et à de grandes découvertes ont inévitablement des dangers et des parties faibles.

Les trois termes primitifs étant établis, M. de Bonald les applique au mode social ou moral, parce que ces trois termes renferment en effet l'ordre de l'univers. La cause , le moyen et l' effet deviennent alors pour la société le pouvoir , le ministre et le sujet .

La société est religieuse ou politique, domestique ou publique.

L'état purement domestique de la société religieuse s'appelle religion naturelle.

L'état purement domestique de la société politique s'appelle famille.

L'accomplissement de la société religieuse a été de faire passer le genre humain au déisme ou à la religion nationale des Juifs, et de là à la religion générale des chrétiens.

Le perfectionnement de la société politique en Europe a été de faire passer les hommes de l'état domestique à l'état public et fixe des peuples civilisés qui composent la chrétienté.

Le lecteur doit s'apercevoir ici qu'il a quitté la partie systématique de l'ouvrage de M. de Bonald, et qu'il entre dans une série de principes les plus féconds et les plus nouveaux.

Dans tous les modes particuliers de la société, le pouvoir veut la société, c'est-à-dire sa conservation : le ministre agit , en exécution de la volonté du pouvoir. Le sujet est l'objet de la volonté du pouvoir et le terme de l'action des ministres.

Le pouvoir veut ; il doit être un : les ministres agissent, ils doivent être plusieurs.

Ainsi M. de Bonald arrive à la base fondamentale de son système politique ; base qu'il a été chercher, comme on le voit, jusque dans le sein de Dieu. La monarchie, selon lui, ou l'unité du pouvoir, est le seul gouvernement qui dérive de l'essence des choses et de la souveraineté du Tout-Puissant sur la nature. Toute forme politique qui s'en éloigne ramène plus ou moins l'homme à l'enfance des peuples, ou la barbarie de la société.

Dans le livre second de son ouvrage, M. de Bonald montre l'application aux états particuliers de la société. Il établit pour la famille, ou la société domestique, les divers rapports entre les maîtres et les domestiques, entre les pères et les enfants. Dans la société publique, il déclare que le pouvoir public doit être, comme le pouvoir domestique, commis à Dieu seul et indépendant des hommes, c'est-à-dire qu'il doit être un, masculin, propriétaire, perpétuel ; car, sans unité, sans masculinité, sans propriété, sans perpétuité, il n'y a pas de véritable indépendance. Les attributions du pouvoir, l'état de paix et de guerre, le code des lois, sont examinés par l'auteur. D'accord avec son titre, il se renferme pour tout cela dans les éléments de la législation. Il a senti la nécessité de rappeler les notions les plus simples, lorsque tous les principes ont été bouleversés dans la société.

Dans le traité du ministère public , qui suit les deux livres de principes, l'auteur cherche à prouver par l'histoire des temps modernes, et surtout par celle de France, la vérité des principes qu'il a avancés.

La religion chrétienne, : en paraissant au monde, dit-il, appela à son berceau des bergers et des rois ; et leurs hommages, les premiers qu'elle ait reçus, annoncèrent à l'univers qu'elle venait régler les familles et les Etats, l'homme privé et l'homme public.

Le combat s'engage entre l'idolâtrie et le christianisme ; il fut sanglant. La religion perd ses plus généreux athlètes, mais elle triomphe. Jusque alors renfermée dans la famille ou la société domestique, elle passe dans l'Etat ; elle devient propriétaire. Aux petites églises d'Ephèse et de Thessalonique succèdent les grandes églises des Gaules et de la Germanie. L'état politique se forme avec l'état religieux, ou plutôt est constitué naturellement par lui. Les grandes monarchies de l'Europe se forment avec les grandes églises : l'Eglise a son chef, ses ministres, ses fidèles ; l'Etat, son chef, ses ministres, ses féaux ou sujets. Division de juridiction, hiérarchie dans les fonctions, nature des propriétés, tout, jusqu'aux dénominations, devient peu à peu semblable dans le ministère religieux et le ministère politique. L'Eglise est divisée en métropoles, diocèses, etc., l'Etat, en gouvernements ou duchés, districts ou comtés, etc. L'Eglise a ses ordres religieux, chargés de l'éducation et du dépôt des sciences ; l'Etat a ses ordres militaires, voués à la défense de la religion : partout l'Etat s'élève avec l'Eglise, le donjon à coté du clocher, le seigneur ou le magistrat à côté du prêtre ; le noble ou le défenseur de l'Etat vit à la campagne ; le religieux habite les déserts. Bientôt le premier ordre s'altère, et s'altère à la fois dans l'ordre politique et religieux. Le noble vient habiter les villes, qui s'agrandissent ; le prêtre quitte en même temps la solitude. Les propriétés se dénaturent ; les invasions des Normands, les changements des races régnantes, les croisades, les guerres des rois contre les vassaux font passer dans les mains du clergé un grand nombre de fiefs, propriété naturelle et exclusive de l'ordre politique ; et dans les mains des nobles, des dîmes ecclésiastiques, propriété naturelle et exclusive de l'ordre clérical : les devoirs suivirent naturellement les propriétés auxquelles ils étaient attachés. Le noble nomma des bénéfices et quelquefois les rendit héréditaires dans sa famille. Le prêtre institua des juges et leva des soldats, ou même jugea et combattit lui-même, et l'esprit de chaque ordre fut altéré en même temps que les propriétés furent confondues.

Enfin l'époque de la grande révolution religieuse arrive : elle est d'abord préparée dans l'Eglise par l'imprudente institution des ordres mendiants, que la cour de Rome crut devoir opposer au clergé riche et corrompu, mais ces corps deviennent bientôt en France, chez une nation élégante et spirituelle, l'objet des sarcasmes des savants [Lorsque les ordres mendiants furent établis dans l'Eglise, peut-on dire que les Français fussent alors une nation élégante ? D'ailleurs l'auteur n'oublie-t-il pas les services innombrables que ces ordres ont rendus à l'humanité ? Les premiers savants qui parurent à la renaissance des lettres étaient bien loin de tourner les ordres mendiants en ridicule, puisqu'un grand nombre de ces savants étaient eux-mêmes des religieux. Il nous semble donc que l'auteur confond ici les époques ; mais on peut lui accorder qu'il eût été bon de diminuer insensiblement les ordres mendiants, à mesure que l'élégance des moeurs françaises s'est développée. (N.d.A.)]. En même temps que Rome avait établi ses milices, l'Etat avait fondé les siennes. Les Croisades, les usurpations de la couronne ayant appauvri l'ordre des nobles, il fallut avoir recours pour la défense de l'Etat aux troupes soldées. La force militaire, sous Charles VII, passe au peuple armé ou aux troupes soldées ; la force judiciaire, sous François Ier, passe au peuple lettré , par la vénalité des offices judiciaires. La réformation dans l'Eglise vient concourir avec les innovations dans l'Etat. Les simples citoyens avaient pris la place des magistrats, constitués dans les fonctions politiques ; les simples fidèles usurpèrent sur les prêtres les fonctions religieuses. Luther attenta au sacerdoce public. Calvin le remplaça dans la famille. Le popularisme entra dans l'Etat, et le presbytérianisme dans l'Eglise. Le ministère public passa au peuple, en attendant qu'il s'arrogeât le souverain pouvoir, et alors furent proclamés les deux dogmes parallèles et correspondants de la démocratie religieuse et de la démocratie politique : l'un, que l'autorité religieuse est dans le corps des fidèles, l'autre que la souveraineté politique est dans l'assemblée des citoyens.

Avec le changement dans les principes vient le changement dans les moeurs. Les nobles abandonnent les belles fonctions de juges, pour embrasser uniquement le métier des armes. La licence militaire vient relâcher les noeuds de la morale ; les femmes influent sur le ministère public ; le luxe s'introduit à la cour et dans les villes ; un peuple de citadins remplace une nation agricole ; au défaut de considération on veut obtenir des titres ; la noblesse est vendue en même temps que les biens de l'Eglise sont mis à l'encan ; les grands noms s'éteignent ; les premières familles de l'Etat tombent dans la pauvreté ; le clergé perd son autorité et sa considération ; enfin, le philosophisme, sortant du fond de ce chaos religieux et politique, achève de renverser la monarchie ébranlée.

Ce morceau, très remarquable, est tiré de la Théorie du Pouvoir politique et religieux , ouvrage supprimé par le Directoire, et dont il n'est échappé qu'un très petit nombre d'exemplaires. Il serait à désirer qu'on donnât un résumé de ce livre important, supérieur même à la Législation primitive , et dont celui-ci n'est, pour ainsi dire, qu'un extrait. On saurait alors d'où sortent toutes ces idées si neuves en politique, et que des écrivains mettent aujourd'hui en avant, sans indiquer la source où ils les ont puisées.

Au reste, nous avons trouvé partout (et nous nous en faisons gloire), dans l'ouvrage de M. de Bonald la confirmation des principes littéraires et religieux que nous avons énoncés dans le Génie du Christianisme . Il va même plus loin que nous à quelques égards ; car nous ne nous sentons pas assez d'autorité pour oser dire, comme lui, qu'il faut prendre aujourd'hui les plus grandes précautions pour n'être pas ridicule en parlant de la mythologie . Nous croyons qu'un heureux génie peut encore tirer bien des trésors de cette mine féconde ; mais nous pensons aussi, et nous avons peut-être été le premier à l'avancer, qu'il y a plus de ressource pour la poésie dramatique dans la religion chrétienne que dans la religion des anciens ; que les merveilles sans nombre qui résultent nécessairement pour le poète de la lutte des passions et d'une religion chaste et inflexible peuvent compenser amplement la perte des beautés mythologiques. Quand nous n'aurions fait naître qu'un doute sur cette importante question littéraire, sur cette question, décidée en faveur de la fable par les plus grandes autorités, ne serait-ce pas avoir obtenu une espèce de victoire [Mme de Staël elle-même, dans la préface d'un roman, veut bien nous accorder quelque chose, et convenir que les idées religieuses sont favorables au développement du génie ; cependant, elle semble avoir écrit son livre pour combattre ces mêmes idées et pour prouver qu'il n'y a rien de plus sec que le christianisme et de plus tendre que la philosophie. A-t-elle atteint ou manqué son but ? C'est au public à prononcer. Mais du moins elle a donné de nouvelles preuves d'un esprit distingué et d'une imagination brillante ; et quoiqu'elle essaye de faire valoir des opinions qui glacent et dessèchent le coeur, on sent percer dans tout son ouvrage cette bonté que les systèmes philosophiques n'ont pu altérer et cette générosité que les malheureux n'ont jamais réclamée en vain. (N.d.A.)] ?

M. de Bonald s'élève aussi contre ces esprits timides qui par respect pour la religion laisseraient volontiers la religion périr. Il s'exprime presque dans les mêmes termes que nous :

Lorsqu'on méconnaît d'un bout de l'Europe à l'autre ces vérités nécessaires à l'ordre social... serait-il besoin de se justifier devant des esprits timides et des âmes timorées d'oser soulever un coin du voile qui dérobe ces vérités aux regards inattentifs ? et y aurait-il des chrétiens d'une foi assez faible pour penser qu'elles seront moins respectées à mesure qu'elles seront plus connues ?

Au milieu des violentes critiques qui nous ont assailli dès nos premiers pas dans la littérature, nous avouerons qu'il est extrêmement flatteur et consolant pour nous de voir aujourd'hui notre faible travail sanctionné par une opinion aussi grave que celle de M. de Bonald. Cependant, nous prendrons la liberté de lui dire que dans l'ingénieuse comparaison qu'il fait de son ouvrage au nôtre il prouve qu'il sait se servir mieux que nous des armes de l'imagination, et que s'il ne les emploie pas plus souvent, c'est qu'il les dédaigne. Il est, quoi qu'il en puisse dire, le savant architecte du temple dont nous ne sommes que l'inhabile décorateur.

On doit beaucoup regretter que M. de Bonald n'ait pas eu le temps ni la fortune nécessaire pour ne faire qu'un seul ouvrage de sa Théorie du Pouvoir , de son Divorce [M. de Fontanes, dans un extrait de cet excellent ouvrage, a placé le premier M. de Bonald au rang qu'il doit occuper dans les lettres. (N.d.A.)], de sa Législation primitive , et de ses divers traités de politique. Mais la Providence, qui dispose de nous, a marqué d'autres devoirs à M. de Bonald : elle a demandé à son coeur le sacrifice de son génie. Cet homme rare et modeste consacre aujourd'hui ses moments à une famille malheureuse, et les soucis paternels lui font oublier les soins de la gloire. On fera de lui l'éloge que l'Ecriture fait des patriarches : Homines divites in virtute, pulchritudinis studium habentes, pacificantes in domibus suis.

Le génie de M. de Bonald nous semble encore plus profond qu'il n'est haut ; il creuse plus qu'il ne s'élève. Son esprit nous paraît à la fois solide et fin ; son imagination n'est pas toujours, comme les imaginations éminemment poétiques, portée par un sentiment vif ou une grande image, mais aussi elle est spirituelle, ingénieuse, ce qui fait qu'elle a plus de calme que de mouvement, plus de lumière que de chaleur. Quant aux sentiments de M. de Bonald, ils respirent partout cet honneur français, cette probité, qui font le caractère dominant des écrivains du siècle de Louis XIV. On sent que ces écrivains ont découvert la vérité, moins encore par la force de leur esprit que par la droiture de leur coeur.

On a si rarement de pareils hommes et de pareils ouvrages à annoncer au public, qu'on nous pardonnera la longueur de cet extrait. Quand les clartés qui brillent encore sur notre horizon littéraire se cachent ou s'éteignent par degrés, on arrête complaisamment ses regards sur une nouvelle lumière qui se lève. Tous ces hommes vieillis glorieusement dans les lettres, ces écrivains depuis longtemps connus, auxquels nous succéderons, mais que nous ne remplacerons pas, ont vu des jours plus heureux. Ils ont vécu avec Buffon, Montesquieu et Voltaire ; Voltaire avait connu Boileau ; Boileau avait vu mourir le vieux Corneille ; et Corneille enfant avait peut-être entendu les derniers accents de Malherbe. Cette belle chaîne du génie français s'est brisée. La révolution a creusé un abîme qui a séparé à jamais l'avenir et le passé. Une génération moyenne ne s'est point formée entre les écrivains qui finissent et les écrivains qui commencent. Un seul homme pourtant tient encore le fil de l'antique tradition, et s'élève dans cet intervalle désert. On reconnaîtra sans peine celui que l'amitié n'ose nommer, mais que l'auteur célèbre, oracle du goût et de la critique, a déjà désigné pour son successeur. Toutefois, si les écrivains de l'âge nouveau, dispersés par la tempête, n'ont pu s'instruire auprès des anciennes autorités, s'ils ont été obligés de tirer tout d'eux-mêmes, la solitude et l'adversité ne sont-elles pas aussi de grandes écoles ? Compagnons des mêmes infortunes, amis avant d'être auteurs, puissent-ils ne voir jamais renaître parmi eux ces honteuses jalousies qui ont trop souvent déshonoré un art noble et consolateur ! Ils ont encore besoin d'union et de courage : les lettres seront longtemps orageuses. Elles ont produit la révolution, et elles seront le dernier asile des haines révolutionnaires. Un demi-siècle suffira à peine pour calmer tant de vanités compromises, tant d'amours-propres blessés. Qui peut donc espérer de voir des jours plus sereins pour les Muses ? La vie est trop courte ; elle ressemble à ces carrières où l'on célébrait les jeux funèbres chez les anciens, et au bout desquelles apparaissait un tombeau.

Eshcezugon auon oson, etc.

" De ce côté, dit Nestor à Antiloque, s'élève de terre le tronc dépouillé d'un chêne ; deux pierres le soutiennent dans un chemin étroit ; c'est une tombe antique et la borne marquée à votre course. "

 


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