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Title : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand

Author : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

Publisher : Acamédia (Paris)

Date of publication : 1997

Type : monographie imprimée

Language : French

Format : text/html

Copyright : domaine public

Identifier : ark:/12148/bpt6k1013503

Source : Acamédia

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x

Provenance : bnf.fr

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Title : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand

Author : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

Url of the page : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1013503/f603


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L'Abbaye-aux-Bois.

J'étais au moment d'être obligé de vendre la Vallée-aux-Loups, que Madame Récamier avait louée de moitié avec Monsieur de Montmorency. De plus en plus éprouvée par la fortune Madame Récamier se retira à l'Abbaye-aux-Bois.

La duchesse d'Abrantès parle ainsi de cette demeure :

" L'Abbaye-aux-Bois, avec toutes ses dépendances, ses beaux jardins, ses vastes cloîtres dans lesquels jouaient de jeunes filles de tous les âges, au regard insoucieux, à la parole folâtre, l'Abbaye-aux-Bois n'était connue que comme une sainte demeure à laquelle une famille pouvait confier son espoir ; encore ne l'était-elle que par les mères ayant un intérêt au delà de sa haute muraille. Mais une fois que la soeur Marie avait fermé la petite porte surmontée d'un attique, limite du saint domaine, on traversait la grande cour qui sépare le couvent de la rue, non seulement comme un terrain neutre, mais étranger.

" Aujourd'hui il n'en va pas ainsi : le nom de l'Abbaye-aux-Bois est devenu populaire ; sa renommée est générale et familière à toutes les classes : la femme qui y vient pour la première fois en disant à ses gens : " A l'Abbaye-aux-Bois ", est sûre de n'être pas questionnée par eux pour savoir de quel côté ils doivent tourner...

" D'où lui est venu en aussi peu de temps une renommée si positive, une illustration si connue ? Voyez-vous deux petites fenêtres tout en haut, dans les combles, là, au-dessus des larges croisées du grand escalier ? C'est une des petites chambres de la maison. Eh bien ! c'est pourtant dans son enceinte que la renommée de l' Abbaye-aux-Bois a pris naissance ; c'est de là qu'elle est descendue, qu'elle est devenue populaire. Et comment ne l'aurait-elle pas été lorsque toutes les classes de la société savaient que dans cette chambre habitait une femme dont la vie était déshéritée de toutes les joies, et qui néanmoins avait des paroles consolantes pour tous les chagrins, des mots magiques pour adoucir toutes les douleurs, des secours pour toutes les infortunes ?

" Lorsque du fond de sa prison, Couder entrevit l'échafaud (il était compromis dans l'affaire de Bories), quelle fut la pitié qu'il invoqua ? " Va chez Madame Récamier, dit-il à son frère, dis-lui que je suis innocent devant Dieu... Elle comprendra ce témoignage. "

" Et Couder fut sauvé. Madame Récamier associa à son action libératrice cet homme qui possède en même temps le talent et la bonté : Monsieur Ballanche seconda ses démarches, et l'échafaud dévora une vie de moins.

" C'était presque une merveille présentée à l'étude de l'esprit humain que cette petite cellule dans laquelle une femme dont la réputation est plus qu'européenne était venue chercher du repos et un asile convenable. Le monde est ordinairement oublieux de ceux qui ne le convient plus à leurs festins : il ne le fut pas pour celle qui jadis, au milieu de ses joies, écoutait encore plus une plainte que l'accent du plaisir. Non seulement la petite chambre du troisième de l'Abbaye-aux-Bois fut toujours le but des courses des amis de Madame Récamier, mais comme si le prestigieux pouvoir d'une fée eût adouci la raideur de la montée, ces mêmes étrangers qui réclamaient comme une faveur d'être admis dans l'élégant hôtel de la Chaussée-d'Antin, sollicitaient encore la même grâce. C'était pour eux un spectacle vraiment aussi remarquable qu'aucune rareté de Paris, de voir, dans un espace de dix pieds sur vingt, toutes les opinions réunies sous une même bannière, marcher en paix et se donner presque la main.

" Le Vicomte de Chateaubriand racontait à Benjamin Constant les merveilles inconnues de l'Amérique ; Mathieu de Montmorency avec cette urbanité personnelle à lui-même, cette politesse chevaleresque de tout ce qui porte son nom, était aussi respectueusement attentif pour Madame Bernadotte allant régner en Suède qu'il l'aurait été pour la soeur d'Adélaïde de Savoie, fille d'Humbert aux blanches mains, cette veuve de Louis le Gros qui avait épousé un de ses ancêtres. Et l'homme des temps féodaux n'avait aucune parole amère pour l'homme des jours libres.

" Assises à côté l'une de l'autre sur le même divan, la duchesse du faubourg Saint-Germain devenait polie pour la duchesse impériale ; rien n'était heurté enfin dans cette cellule unique...

" Lorsque je revis Madame Récamier dans cette chambre, je revenais à Paris, d'où j'avais été longtemps absente. C'était un service que j'avais à lui demander, et j'allais à elle avec confiance. Je savais bien par des amis communs, à quel degré de force s'était porté son courage ; mais j'en manquai en la voyant là, sous les combles, aussi paisible, aussi calme que dans les salons dorés de la rue du Mont-Blanc.

" Eh quoi ! me dis-je, toujours des souffrances ! Et mon oeil humide s'arrêtait sur elle avec une expression qu'elle dut comprendre. Hélas ! mes souvenirs franchissaient les années, ressaisissaient le passé ! Toujours battue de l'orage, cette femme que la renommée avait placée tout en haut de la couronne de fleurs du siècle, depuis dix ans, voyait sa vie entourée de douleurs, dont le choc frappait à coups redoublés sur son coeur et la tuait ! (...)

" Lorsque guidée par d'anciens souvenirs et un attrait constant, je choisis l'Abbaye-aux-Bois pour mon asile, la petite chambre du troisième qu'elle avait occupée dix ans, n'était pas habitée par celle que j'aurais été y chercher. Madame Récamier occupait alors un appartement plus spacieux. C'est là que je l'ai vue de nouveau.

" La mort avait éclairci les rangs des combattants autour d'elle, et de tous ces champions politiques Monsieur de Chateaubriand était parmi ses amis, presque le seul qui eût survécu. Mais vint à sonner aussi pour lui l'heure des mécomptes et de l'ingratitude royale. Il fut sage ; il dit adieu à ces faux semblants de bonheur et abandonna l'incertaine puissance tribunitienne pour en ressaisir une plus positive.

" On a déjà vu que dans ce salon de l'Abbaye-aux-Bois, il s'agite d'autres intérêts que des intérêts littéraires, et que ceux qui souffrent peuvent tourner vers lui un regard d'espérance. Dans l'occupation constante où je suis depuis quelques mois de ce qui a rapport à la famille de l'Empereur, j'ai trouvé quelques documents qui ne me paraissent pas être hors d'oeuvre en ce moment.

" La Reine d'Espagne se trouvait dans l'obligation absolue de rentrer en France. Elle écrivit à Madame Récamier pour la prier de s'intéresser à la demande qu'elle faisait de venir à Paris. Monsieur de Chateaubriand était alors au ministère, et la Reine d'Espagne connaissant la loyauté de son caractère, avait toute confiance dans la réussite de sa sollicitation. Cependant la chose était difficile parce qu'il y avait une loi qui frappait toute cette famille malheureuse, même dans ses membres les plus vertueux. Mais Monsieur de Chateaubriand avait en lui ce sentiment d'une noble pitié pour le malheur, qui lui fit écrire plus tard ces mots touchants :

Sur le compte des grands je ne suis pas suspect :

Leurs malheurs seulement attirent mon respect.

Je hais ce Pharaon que l'éclat environne ;

Mais s'il tombe, à l'instant j'honore sa couronne.

Il devient à mes yeux Roi par l'adversité ;

Des pleurs je reconnais l'auguste autorité :

Courtisan du malheur, etc..., etc.

" Monsieur de Chateaubriand écouta les intérêts d'une personne malheureuse ; il interrogea son devoir qui ne lui imposa pas la crainte de redouter une faible femme, et deux jours après la demande qui lui fut adressée, il écrivit à Madame Récamier que Madame Joseph Bonaparte pouvait rentrer en France, demandant où elle était afin de lui adresser par Monsieur Durand de Mareuil notre ministre alors à Bruxelles, la permission de venir à Paris sous le nom de la Comtesse de Villeneuve. Il écrivit en même temps à Monsieur Fagel.

" J'ai rapporté ce fait avec d'autant plus de plaisir qu'il honore à la fois celle qui demande et le ministre qui oblige ; l'une par sa noble confiance, l'autre par sa noble humanité. "

Madame d'Abrantès loue beaucoup trop ma conduite qui ne valait même pas la peine d'être remarquée ; mais comme l'auteur ne raconte pas tout sur l'Abbaye-aux-Bois, je vais suppléer à ce qu'il a oublié ou omis.

Le capitaine Roger, autre Couder, avait été condamné à mort. Madame Récamier m'avait associé à son oeuvre pie pour le sauver. Benjamin Constant était également intervenu en faveur de ce compagnon de Caron, et il avait remis au frère du condamné la lettre suivante pour Madame Récamier :

" Je ne me pardonnerais pas, Madame, de vous importuner toujours, mais ce n'est pas ma faute s'il y a sans cesse des condamnations à mort. Cette lettre vous sera remise par le frère du malheureux Roger, condamné avec Caron. C'est l'histoire la plus odieuse et la plus connue. Le nom seul mettra Monsieur de Chateaubriand au fait. Il est assez heureux pour être à la fois le premier talent du ministère et le seul ministre sous lequel le sang n'ait pas coulé. Je n'ajoute rien. Je m'en remets à votre coeur. Il est bien triste de n'avoir presque à vous écrire que pour des affaires douloureuses. Mais vous me pardonnerez, je le sais, et je suis sûr que vous ajouterez un malheureux de plus à la nombreuse liste de ceux que vous avez sauvés.

" Mille tendres respects.

" B.Constant. "

" Paris le premier mars 1823. "

Quand le capitaine Roger fut mis en liberté il s'empressa de témoigner sa reconnaissance à ses bienfaiteurs. Un après-dîner j'étais chez Madame Récamier comme de coutume. Tout à coup apparaît cet officier, il nous dit avec un accent du midi : " Sans votre intercession, ma tête roulait sur l'échafaud ! " Nous étions stupéfaits, car nous avions oublié nos mérites. Il s'écriait rouge comme un coq : " Vous ne vous en souvenez pas ! Vous ne vous en souvenez pas ! " Nous faisions vainement mille excuses de notre peu de mémoire : il partit entre-choquant les éperons de ses bottes, furieux de ce que je ne me souvenais pas de notre bonne action, comme s'il eût eu à nous reprocher sa mort.

Vers cette époque Talma demanda à Madame Récamier à me rencontrer chez elle, pour s'entendre avec moi sur quelques vers de l' Othello de Ducis, qu'on ne lui permettait pas de dire tels qu'ils étaient. Je laissai les dépêches et je courus au rendez-vous : je passai la soirée à refaire avec le moderne Roscius les vers malencontreux. Il me proposait un changement, je lui en proposais un autre ; nous rimions à l'envi. Nous nous retirions à la croisée ou dans un coin pour tourner et retourner un hémistiche. Nous eûmes beaucoup de peine à tomber d'accord pour le sens et pour l'harmonie. Il eût été assez curieux de me voir, moi, Ministre de Sa Majesté Louis XVIII, lui, Talma, Roi de la scène, oubliant ce que nous pouvions être, jouter de verve en donnant au Diable la censure et toutes les grandeurs du monde. Mais si Richelieu faisait représenter ses drames en lâchant Gustave III sur l'Allemagne, ne pouvais-je pas, humble secrétaire d'Etat, m'occuper des tragédies des autres, en allant chercher l'indépendance de la France à Madrid ?

Madame la duchesse d'Abrantès dont j'ai salué le cercueil dans l'église de Chaillot, n'a peint que la demeure habitée de Madame Récamier ; je parlerai de l'asile solitaire . Un corridor noir séparait deux petites pièces ; je prétendais que ce vestibule était éclairé d'un jour doux. La chambre à coucher était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe, d'un piano, du portrait de Madame de Staël et d'une vue de Coppet au clair de lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs.

Quand tout essoufflé, après avoir grimpé quatre étages, j'entrais dans la cellule aux approches du soir, j'étais ravi. La plongée des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait à la hauteur de l'oeil. Des clochers pointus coupaient le ciel et l'on apercevait à l'horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Madame Récamier était à son piano ; l' Angelus tintait ; les sons de la cloche, qui semblait pleurer le jour qui se mourait : " il giorno pianger che si muore ", se mêlaient aux derniers accents de l'invocation à la nuit, du Roméo et Juliette de Steibelt. Quelques oiseaux se venaient coucher dans les jalousies relevées de la fenêtre. Je rejoignais au loin le silence et la solitude, par-dessus le tumulte et le bruit d'une grande cité.

Dieu en me donnant ces heures de paix, me dédommageait de mes heures de trouble ; j'entrevoyais le prochain repos que croit ma foi, que mon espérance appelle. Agité au dehors par les occupations politiques ou dégoûté par l'ingratitude des Cours, la placidité du coeur m'attendait au fond de cette retraite, comme le frais des bois au sortir d'une plaine brûlante. Je retrouvais le calme auprès d'une femme de qui la sérénité s'étendait autour d'elle, sans que cette sérénité eût rien de trop égal, car elle passait au travers d'affections profondes. Hélas ! les hommes que je rencontrais chez Madame Récamier, Mathieu de Montmorency, Camille Jordan, Benjamin Constant, le duc de Laval ont été rejoindre Hingant, Joubert, Fontanes, autres absents d'une autre société absente. Parmi ces amitiés successives, se sont élevés de jeunes amis, rejetons printaniers d'une vieille forêt où la coupe est éternelle. Je les prie, je prie Monsieur Ampère, qui veut bien me remplacer quand j'aurai disparu et qui lira ceci en revoyant mes épreuves, je leur demande à tous de me conserver quelque souvenir : je leur remets le fil de la vie dont Lachésis laisse échapper le bout sur mon fuseau. Mon inséparable camarade de route, Monsieur Ballanche, s'est trouvé seul au commencement et à la fin de ma carrière ; il a été témoin de mes liaisons rompues par le temps, comme j'ai été témoin des siennes entraînées par le Rhône. Les fleuves minent toujours leurs bords.

Le malheur de mes amis a souvent penché sur moi et je ne me suis jamais dérobé au fardeau sacré : le moment de la rémunération est arrivé : un attachement sérieux daigne m'aider à supporter ce que leur multitude, ajoute de pesanteur à des jours mauvais. En approchant de ma fin, il me semble que tout ce que j'ai aimé, je l'ai aimé dans Madame Récamier, et qu'elle était la source cachée de mes affections. Mes souvenirs de divers âges, ceux de mes songes, comme ceux de mes réalités, se sont pétris, mêlés, confondus pour faire un composé de charmes et de douces souffrances, dont elle est devenue la forme visible. Elle règle mes sentiments, de même que l'autorité du ciel a mis le bonheur, l'ordre et la paix dans mes devoirs.

Je l'ai suivie la voyageuse par le sentier qu'elle a foulé à peine ; je la devancerai bientôt dans une autre patrie. En se promenant au milieu de ces Mémoires , dans les détours de la Basilique que je me hâte d'achever, elle pourra rencontrer la chapelle qu'ici je lui dédie ; il lui plaira peut-être de s'y reposer : j'y ai placé son image.

 


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