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Titre : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand
Auteur : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)
Éditeur : Acamédia (Paris)
Date d'édition : 1997
Type : monographie imprimée
Langue : Français
Format : text/html
Droits : domaine public
Identifiant : ark:/12148/bpt6k1013503
Source : Acamédia
Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x
Provenance : bnf.fr
Madame Récamier revient en France. - Lettre de Madame de Genlis.
La beauté exilée en Italie, revenait de Naples à Paris. Elle ne s'arrêta qu'à Rome, pour assister à l'entrée du Pape reprenant possession de ses états.
Dans le 23e livre de ces Mémoires vous avez conduit Pie VII, mis en liberté à Fontainebleau, jusqu'aux portes de Saint-Pierre. Joachim encore vivant allait disparaître et Pie VII reparaissait : derrière eux Napoléon était frappé ; la main du conquérant laissait tomber le Roi et se relever le pontife.
Pie VII fut reçu avec des cris qui ébranlaient les ruines de la ville des ruines. On détela sa voiture et la foule le traîna jusqu'aux degrés de l'église des Apôtres. Le Saint-Père ne voyait rien, n'entendait rien ; ravi en esprit, sa pensée était loin de la terre ; sa main se levait seulement sur le peuple par la tendre habitude des bénédictions. Il pénétra dans la Basilique au bruit des fanfares, au chant du Te Deum , aux acclamations des Suisses de la religion de Guillaume Tell. Les encensoirs lui envoyaient des parfums qu'il ne respirait pas ; il ne voulut point être porté sur le pavois à l'ombre du dais et des palmes ; il marcha comme un naufragé accomplissant un voeu à Notre-Dame de Bon-Secours, et chargé par le Christ d'une mission qui devait renouveler la face de la terre. Il était vêtu d'une robe blanche ; ses cheveux restés noirs malgré le malheur et les ans, contrastaient avec la pâleur de l'anachorète. Arrivé au tombeau des Apôtres il se prosterna ; il demeura plongé, immobile et comme mort dans les abîmes des conseils éternels. L'émotion était profonde, et des protestants témoins de cette scène, pleuraient à chaudes larmes.
Quel sujet en effet de méditations ! Un prêtre infirme, caduc, sans force, sans défense, enlevé du Quirinal, transporté captif au fond des Gaules, un martyr, qui n'attendait plus que sa tombe, délivré miraculeusement des mains de Napoléon qui avaient pressé le globe ; reprenant l'empire d'un monde indestructible, quand les planches d'une prison d'outre-mer et d'un cercueil, se préparaient pour ce formidable geôlier des peuples et des Rois !
Pie VII survécut à l'Empereur ; il vit revenir au Vatican les chefs-d'oeuvre, amis fidèles qui l'avaient accompagné dans son exil. Au retour de la persécution, le Pontife septuagénaire, prosterné sous la Coupole de Saint-Pierre, montrait à la fois toute la faiblesse de l'homme et toute la grandeur de Dieu. [Il semblait écouter la vie tombant dans l'Eternité.]
En descendant des Alpes de la Savoie, Madame Récamier trouva au Pont-de-Beauvoisin le drapeau blanc et la cocarde blanche : elle ne les avait jamais vus. Les processions de la Fête-Dieu parcourant les villages, semblaient être revenues avec le roi très chrétien. A Lyon la voyageuse tomba au milieu d'une fête pour la Restauration. L'enthousiasme était sincère. A la tête des réjouissances paraissaient Alexis de Noailles et le colonel Clary, beau-frère de Joseph Bonaparte. Ce qu'on raconte aujourd'hui de la froideur et de la tristesse dont la légitimité fut accueillie à la première Restauration, est une impudente menterie. La joie fut générale dans les diverses opinions, même parmi les Conventionnels, même parmi les Impérialistes (voyez les paroles de Carnot, livre VI, 3e partie de ces Mémoires ), les soldats exceptés ; leur noble fierté souffrait de ces revers. Aujourd'hui que le poids du gouvernement militaire ne se sent plus, que les vanités se sont réveillées, il faut nier les faits, parce qu'ils ne s'arrangent pas avec les théories du moment. Il convient à un système que la nation ait reçu les Bourbons avec horreur, et que la Restauration ait été un temps d'oppression et de misère. Cela conduit à de tristes réflexions sur la nature humaine. Si les Bourbons avaient eu le goût et la force d'opprimer, ils se pouvaient flatter de conserver longtemps le trône. Les violences et les injustices de Bonaparte, dangereuses à son pouvoir en apparence, le servirent en effet : on s'épouvante des iniquités, mais on s'en forge une grande idée ; on est disposé à regarder comme un être supérieur, celui qui se place au-dessus des lois.
Madame de Staël arrivée à Paris avant Madame Récamier, lui avait écrit plusieurs fois ; ce billet seul était parvenu à son adresse :
" Paris ce 20 mai.
" Je suis honteuse d'être à Paris sans vous, cher ange de ma vie. Je vous demande vos projets ? Voulez-vous que j'aille au-devant de vous à Coppet où je vais rester quatre mois ? Après tant de souffrances, ma plus douce perspective c'est vous, et mon coeur vous est à jamais dévoué. Un mot sur votre départ et votre arrivée. J'attends ce mot pour savoir ce que je ferai.
" Je vous écris à Rome, à Naples, etc. "
Madame de Genlis qui n'avait jamais eu de rapports avec Madame Récamier s'empressa de s'approcher d'elle. Je trouve dans un passage l'expression d'un voeu qui, réalisé, eut épargné au lecteur mon récit.
" 11 octobre.
" Voilà, Madame, le livre que j'ai eu l'honneur de vous promettre. J'ai marqué les choses que je désire que vous lisiez. (...) Venez, Madame, pour me conter votre histoire en ces termes , comme on fait dans les romans. Puis ensuite je vous demanderai de l'écrire en forme de souvenirs qui seront remplis d'intérêt, parce que dans la plus grande jeunesse vous avez été jetée avec une figure ravissante, un esprit plein de finesse et de pénétration au milieu de ce tourbillon d'erreurs et de folies ; que vous avez tout vu, et qu'ayant conservé pendant ces orages, des sentiments religieux, une âme pure, une vie sans tache, un coeur sensible et fidèle à l'amitié ; n'ayant ni envie, ni passions haineuses, vous peindrez tout avec les couleurs les plus vraies. Vous êtes un des phénomènes de ce temps-ci et certainement le plus aimable. Vous me montrerez vos souvenirs ; ma vieille expérience vous offrira quelques conseils et vous ferez un ouvrage utile et délicieux. N'allez pas me répondre : Je ne suis pas capable , etc.... Vous pouvez jeter sans remords les yeux sur le passé ; c'est en tout temps le plus beau des droits ; dans celui où nous sommes, c'est inappréciable. Profitez-en pour l'instruction des deux jeunes personnes que vous élevez ; ce sera pour elles votre plus grand bienfait. Adieu, Madame : permettez-moi de vous dire que je vous aime et que je vous embrasse de toute mon âme. "