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Titre : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand

Auteur : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

Éditeur : Acamédia (Paris)

Date d'édition : 1997

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : text/html

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k1013503

Source : Acamédia

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x

Provenance : bnf.fr

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Titre : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand

Auteur : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

URL de la page : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1013503/f597


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Murat. - Ses lettres.

Murat, roi de Naples, né le 25 mars 1771 à la Bastide, près de Cahors, fut envoyé à Toulouse pour y faire ses études : il se dégoûta des lettres, s'enrôla dans les chasseurs des Ardennes, déserta et se réfugia à Paris. Admis dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, il obtint après le licenciement de cette garde une sous-lieutenance dans le onzième régiment de chasseurs à cheval. A la mort de Robespierre, il fut destitué comme terroriste : même chose arriva à Bonaparte, et les deux soldats demeurèrent sans ressources. Murat rentra en grâce au treize Vendémiaire et devint aide de camp de Napoléon. Il fit sous lui les premières campagnes d'Italie, prit la Valteline et la réunit à la république Cisalpine ; il eut part à l'expédition d'Egypte, renouvela au Mont-Thabor les faits d'armes de Richard Coeur de Lion et se signala à la bataille d'Aboukir. Revenu en France avec son maître, il fut chargé de jeter à la porte le conseil des Cinq-Cents.

Bonaparte lui donna en mariage sa soeur Caroline. Murat commandait la cavalerie à la bataille de Marengo. Gouverneur de Paris à la mort du duc d'Enghien, il gémit tout bas d'un assassinat qu'il n'eut pas le courage de blâmer tout haut. Beau-frère de Napoléon et Maréchal de l'Empire, Murat entra le premier à Vienne en 1806 ; il contribua aux victoires d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau et de Friedland, devint duc de Berg et envahit l'Espagne en 1808.

Napoléon le rappela et lui donna la couronne de Naples : proclamé roi des Deux-Siciles le premier août 1808, il plut aux Napolitains par son faste, son costume théâtral, ses cavalcades et ses fêtes.

Appelé en qualité de grand vassal de l'Empire à l'invasion de la Russie, il reparut dans tous les combats et se trouva chargé du commandement de la retraite de Smolensk à Wilna. Après avoir manifesté son mécontentement il quitta l'armée à l'exemple de Bonaparte et vint se réchauffer au soleil de Naples, comme son capitaine au foyer des Tuileries. Ces hommes de triomphe ne pouvaient s'accoutumer aux revers. Alors commencèrent ses liaisons avec l'Autriche. Il reparut encore aux camps de l'Allemagne en 1813, retourna à Naples après la perte de la bataille de Leipzig et renoua ses négociations austro-britanniques. Avant d'entrer dans une alliance complète, Murat écrivit à Napoléon une lettre que j'ai entendu lire à M. de Mosbourg : il disait à son beau-frère dans cette lettre qu'il avait retrouvé la Péninsule fort agitée, que les Italiens réclamaient leur indépendance nationale, que si elle ne leur était pas rendue, il était à craindre qu'ils se joignissent à la coalition de l'Europe et augmentassent ainsi les dangers de la France. Il suppliait Napoléon de faire la paix, seul moyen de se conserver un Empire si puissant et si beau : que si Bonaparte refusait de l'écouter, lui Murat abandonné à l'extrémité de l'Italie, se verrait forcé de quitter son royaume ou d'embrasser les intérêts de la liberté italienne.

Cette lettre très raisonnable resta plusieurs mois sans réponse. Napoléon n'a donc pu reprocher justement à Murat de l'avoir trahi. Murat obligé de choisir promptement, signa le 11 janvier 1814 avec la Cour de Vienne un traité : il s'obligeait à fournir un corps de trente mille hommes aux alliés. Pour prix de cette défection, on lui garantissait son royaume napolitain et son droit de conquête sur les Marches Pontificales. Madame Murat avait révélé cette importante transaction à Madame Récamier. Au moment de se déclarer ouvertement, Murat fort ému rencontra Madame Récamier chez Caroline et lui demanda ce qu'elle pensait du parti qu'il avait à prendre ; il la priait de bien peser les intérêts du peuple dont il était devenu le souverain. La noble exilée n'hésita pas : " Vous êtes Français, c'est aux Français que vous devez rester fidèle. " La figure de Murat se décomposa ; il repartit : " Je suis donc un traître ? qu'y faire ? il est trop tard. " Il ouvrit avec violence une fenêtre et montra de la main la flotte anglaise entrant à pleines voiles dans le port.

Le Vésuve venait d'éclater et jetait des flammes. Deux heures après Murat était à cheval à la tête de ses gardes ; la foule l'environnait en criant : " Vive le roi Joachim ! " Il avait tout oublié ; il paraissait ivre de joie. Le lendemain grand spectacle au théâtre Saint-Charles ; le Roi et la Reine furent reçus avec ces acclamations frénétiques inconnues des peuples en deçà des Alpes. On applaudit aussi l'envoyé de François second : dans la loge du ministre de Napoléon il n'y avait personne : Murat en parut troublé comme s'il eût vu au fond de cette loge, le spectre de la France.

L'armée de Murat mise en mouvement le 16 février 1814 force le Prince Eugène à se replier sur l'Adige. Napoléon ayant d'abord obtenu des succès inespérés en Champagne écrivait à sa soeur Caroline des lettres surprises par les alliés et communiquées au Parlement d'Angleterre par lord Castlereagh : " Votre mari est très brave, lui disait-il, sur le champ de bataille ; mais il est plus faible qu'une femme ou qu'un moine, quand il ne voit pas l'ennemi. Il n'a aucun courage moral. Il a eu peur, et il n'a pas hasardé de perdre en un instant ce qu'il ne peut tenir que par moi et avec moi. " Dans une autre lettre adressée à Murat lui-même, Napoléon disait à son beau-frère : " Je suppose que vous n'êtes pas de ceux qui pensent que le lion est mort ; si vous faisiez ce calcul, il serait faux. (...) Vous m'avez fait tout le mal que vous pouviez depuis votre départ de Wilna. Le titre de Roi vous a tourné la tête ; si vous désirez le conserver, conduisez-vous bien. "

Murat ne poursuivit pas le Vice-Roi sur l'Adige ; il hésitait entre les alliés et les Français, selon les chances que Bonaparte semblait gagner ou perdre. Dans les champs de Brienne où Napoléon fut élevé par l'ancienne monarchie, il donnait en l'honneur de celle-ci le dernier et le plus admirable de ses sanglants tournois. Favorisé des Carbonari, Joachim tantôt veut se déclarer libérateur de l'Italie, tantôt espère la partager entre lui et Bonaparte redevenu vainqueur.

Un matin le courrier apporte à Naples la nouvelle de l'entrée des Russes à Paris. Madame Murat était encore couchée, Madame Récamier assise à son chevet causait avec elle. On déposa sur le lit un énorme tas de lettres et de journaux. Parmi ceux-ci se trouvait mon écrit : De Bonaparte et des Bourbons . La Reine s'écria : " Ah ! voilà un ouvrage de Monsieur de Chateaubriand ! Nous le lirons ensemble. " Et elle continua à décacheter ses lettres.

Madame Récamier prit la brochure et après y avoir jeté les yeux au hasard, elle la remit sur le lit et dit à la Reine : " Madame, vous la lirez seule. "

Napoléon fut relégué à l'île d'Elbe ; l'Alliance avec une rare habileté l'avait placé sur les côtes de l'Italie. Murat apprit qu'on cherchait au Congrès de Vienne à le dépouiller des Etats qu'il avait néanmoins achetés si cher ; il s'entendit secrètement alors avec son beau-frère devenu son voisin. On est toujours étonné que les Napoléon aient des parents : qui sait le nom d'Aridée frère d'Alexandre ? Pendant le cours de l'année 1814, le Roi et la Reine de Naples donnèrent une fête à Pompéïa ; on exécuta une fouille au son de la musique : les ruines que faisaient déterrer Caroline et Joachim ne les instruisaient pas de leur propre ruine ; sur les derniers bords de la prospérité, on n'entend que les derniers concerts du songe qui passe.

Lors de la paix de Paris, Murat faisait partie de l'Alliance : le Milanais ayant été rendu à l'Autriche, les Napolitains se retirèrent dans les Légations Romaines. Quand Bonaparte débarqué à Cannes fut entré à Lyon, Murat perplexe ayant changé d'intérêt sortit des Légations et marcha avec quarante mille hommes vers la haute Italie pour faire une diversion en faveur de Bonaparte. Il refusa à Parme les conditions que les Autrichiens effrayés lui offraient encore : pour chacun de nous il est un moment critique ; bien ou mal choisi il décide de notre avenir. Le baron de Firmont repousse les troupes de Murat, prend l'offensive et les mène battant jusqu'à Macerata. Les Napolitains se débandent ; leur général-Roi rentre dans Naples accompagné de quatre lanciers. Il se présente à sa femme et lui dit : " Madame, je n'ai pu mourir. " Le lendemain un bateau le conduit vers l'île d'Ischia ; il rejoint en mer une pinque chargée de quelques officiers de son Etat-Major, et fait voile avec eux pour la France.

Madame Murat demeurée seule, montra une présence d'esprit admirable. Les Autrichiens étaient au moment de paraître : dans le passage d'une autorité à l'autre, un intervalle d'anarchie pouvait être rempli de désordres. La Régente ne précipite point sa retraite ; elle laisse le soldat allemand occuper la ville et fait pendant la nuit éclairer ses galeries. Le peuple apercevant du dehors la lumière, pensant que la Reine est encore là, reste tranquille. Cependant Caroline sort par un escalier secret et s'embarque. Assise à la poupe du vaisseau, elle voyait sur la rive, resplendir illuminé le palais désert dont elle s'éloignait ; image du rêve brillant qu'elle avait eu pendant son sommeil dans la région des Fées. Souvent, montée au faîte de ce palais avec Madame Récamier, elle lui avait dit en promenant au loin ses regards ravis : " Je suis Reine de Naples. "

Caroline rencontra la frégate qui ramenait Ferdinand. Le vaisseau de la Reine fugitive fit le salut ; le vaisseau du Roi rappelé ne le rendit pas : la prospérité ne reconnaît pas l'adversité, sa soeur. Ainsi les illusions évanouies pour les uns, recommencent pour les autres ; ainsi se croisent dans les vents et sur les flots les inconstantes destinées humaines ; riantes ou funestes, le même abîme les porte et les engloutit.

Murat accomplissait ailleurs sa course. Le 25 mai 1815 à dix heures du soir, il aborda au golfe Juan où son beau-frère avait abordé. La fortune faisait jouer à Joachim la parodie de Napoléon. Celui-ci ne croyait pas à la force du malheur et au secours qu'il apporte aux grandes âmes : il défendit au Roi détrôné l'accès de Paris ; il mit au Lazaret cet homme attaqué de la peste des vaincus ; il le relégua dans une maison de campagne appelée Plaisance près de Toulon. Il eût mieux fait de moins redouter une contagion dont il avait été lui-même atteint : qui sait ce qu'un soldat comme Murat aurait pu changer à la bataille de Waterloo !

Le roi de Naples dans son chagrin écrivait à Fouché le 19 juillet 1815 :

" Je répondrai à ceux qui m'accusent d'avoir commencé les hostilités trop tôt, qu'elles le furent sur la demande formelle de l'Empereur, et que, depuis trois mois, il n'a cessé de me rassurer sur ses sentiments, en accréditant des ministres près de moi, en m'écrivant qu'il comptait sur moi et qu'il ne m'abandonnerait jamais. Ce n'est que lorsqu'on a vu que je venais de perdre avec le trône les moyens de continuer la puissante diversion qui durait depuis trois mois, qu'on veut égarer l'opinion publique, en insinuant que j'ai agi pour mon propre compte et à l'insu de l'Empereur. "

Il y eut dans le monde une femme généreuse et belle. Lorsqu'elle arriva à Paris, Madame Récamier la reçut et ne l'abandonna point dans des temps de malheur. Cette femme a laissé en mourant une marque de souvenir à Madame Récamier : celle-ci, parmi les papiers dont elle a eu connaissance a trouvé deux lettres de Murat, du mois de juin 1815 ; elles sont utiles à l'histoire.

" 6 juin 1815.

" J'ai perdu pour la France la plus belle existence, j'ai combattu pour l'Empereur ; c'est pour sa cause que mes enfants et ma femme sont en captivité. La patrie est en danger, j'offre mes services ; on en ajourne l'acceptation. Je ne sais si je suis libre ou prisonnier. Je dois être enveloppé dans la ruine de l'Empereur s'il succombe, et on m'ôte les moyens de le servir et de servir ma propre cause. J'en demande les raisons ; on répond obscurément et je ne puis me faire juge de ma position. Tantôt je ne puis me rendre à Paris où ma présence ferait du torts à l'Empereur ; je ne saurais aller à l'armée où ma présence réveillerait trop l'attention du soldat : que faire ? attendre : voilà ce qu'on répond. On me dit d'un autre côté que l'opinion de la France ne m'est pas favorable, qu'on ne me pardonne pas d'avoir abandonné l'Empereur l'année dernière, tandis que des lettres de Paris disaient, quand je combattais tout récemment pour la France : " Tout le monde ici est enchanté du Roi . " Mais l'Empereur m'écrivait : " Je compte sur vous, comptez sur moi : je ne vous abandonnerai jamais. " Le Roi Joseph m'écrivait : " L'empereur m'ordonne de vous écrire de vous porter rapidement sur les Alpes. " Et quand en arrivant je lui témoigne des sentiments généreux et que je lui offre de combattre pour la France, je suis envoyé dans les Alpes, et pas un mot de consolation n'est adressé à celui qui n'eut jamais de tort envers lui que celui d'avoir trop compté sur des sentiments généreux, sentiments qu'il n'eut jamais pour moi. Mon amie, je viens vous prier de me faire connaître l'opinion de la France et de l'armée à mon égard. Il faut savoir tout supporter et mon courage me rendra supérieur à tous les malheurs. Tout est perdu hors l'honneur : j'ai perdu le trône, mais j'ai conservé toute ma gloire ; je fus abandonné par mes soldats qui furent victorieux dans tous les combats, mais je ne fus jamais vaincu. La désertion de vingt mille hommes me mit à la merci de mes ennemis ; une barque de pêcheur me sauva de la captivité, et un navire marchand me jeta en trois jours sur les côtes de France. "

" Sous Toulon, le 18 juin 1815.

" Je viens de recevoir votre lettre. Il m'est impossible de vous dépeindre les différentes sensations qu'elle m'a fait éprouver. J'ai pu un instant oublier mes malheurs. Je ne suis occupé que de mon amie, dont l'âme noble et généreuse vient me consoler et me montrer sa douleur. Rassurez-vous, tout est perdu ; mais l'honneur reste et ma gloire survivra à tous mes malheurs et mon courage saura me rendre supérieur à toutes les rigueurs de ma destinée. N'ayez rien à craindre de ce côté. J'ai perdu trône et famille sans m'émouvoir ; mais l'ingratitude m'a révolté. J'ai tout perdu pour la France, pour son Empereur, par son ordre, et aujourd'hui il me fait un crime de l'avoir fait. Il me refuse la permission de combattre et de me venger, et je ne suis pas libre sur le choix de ma retraite : concevez-vous tout mon malheur ? que faire ? quel parti prendre ? Je suis Français et père ; comme Français je dois servir ma patrie, comme père, je dois aller partager le sort de mes enfants : l'honneur m'impose le devoir de combattre, et la nature me dit que je dois être à mes enfants. A qui obéir ? Ne puis-je satisfaire à tous deux ? Me sera-t-il permis d'écouter l'un ou l'autre ? Déjà l'Empereur me refuse des armées, et l'Autriche accordera-t-elle les moyens d'aller rejoindre mes enfants ? Les lui demanderai-je ? Moi qui n'ai jamais voulu traiter avec ses ministres. Voilà ma situation : donnez-moi des conseils.

" J'attendrai votre réponse, celle du duc d'Otrante et de Lucien avant de prendre une détermination. Consultez bien l'opinion sur ce que l'on croit qu'il me convient de faire, quand je ne suis pas libre sur le choix de ma retraite, quand on revient sur le passé et quand on me fait un crime d'avoir par ordre perdu mon trône, et quand ma famille gémit dans la captivité. Conseillez-moi ; écoutez la voix de l'honneur, celle de la nature, et, en juge impartial, ayez le courage de m'écrire ce qu'il faut que je fasse. J'attendrai votre réponse sur la route de Marseille à Lyon "

Laissant de côté les vanités personnelles et ces illusions qui sortent du trône, même d'un trône où l'on ne s'est assis qu'un moment, ces lettres nous apprennent quelle idée Murat se faisait de son beau-frère.

Bonaparte perd une seconde fois l'Empire ; Murat vagabonde sans asile, sur ces mêmes plages qui ont vu errer la duchesse de Berry.

Des contrebandiers consentent le 22 août 1815 à le passer lui et trois autres à l'île de Corse : une tempête l'accueille. La Balancelle , patache qui faisait le service entre Bastia et Toulon, le reçoit à son bord. A peine a-t-il quitté son embarcation qu'elle s'entr'ouvre. Surgi à Bastia le 25 août, il court se cacher au village de Viscovato chez le vieux Colonna-Ceccaldi. Deux cents officiers le rejoignent avec le général Franceschetti. Il marche sur Ajaccio : la ville maternelle de Bonaparte seule, tenait encore pour son fils ; de tout son Empire, Napoléon ne possédait plus que son berceau. La garnison de la citadelle salue Murat, et le veut proclamer Roi de Corse : il s'y refuse ; il ne trouve d'égal à sa grandeur que le sceptre des Deux-Siciles. Son aide de camp, Macirone, lui apporte de Paris la décision de l'Autriche en vertu de laquelle il doit quitter le titre de Roi et se retirer à volonté dans la Bohême ou la Moldavie : " Il est trop tard, répondit Joachim ; mon cher Macirone, le dé en est jeté. "

Le 28 septembre Murat cingle vers l'Italie ; sept bâtiments étaient chargés de ses deux cent cinquante serviteurs. Il avait dédaigné de tenir à Royaume l'étroite patrie de l'homme immense ; plein d'espoir, séduit par l'exemple d'une fortune au-dessus de la sienne, il partait de cette île d'où Napoléon était sorti pour prendre possession du monde. Ce ne sont pas les mêmes lieux, ce sont les génies semblables qui produisent les mêmes destinées.

Une tempête dispersa la flottille ; Murat fut jeté le 8 octobre dans le golfe de Sainte-Euphémie, presque au moment où Bonaparte abordait le rocher de Sainte-Hélène. De ses sept prames, il ne lui en restait plus que deux, y compris la sienne. Débarqué avec une trentaine d'hommes, il essaye de soulever les populations de la côte ; les habitants font feu sur sa troupe. Les deux prames gagnent le large ; Murat était trahi. Il court à un bateau échoué ; il essaye de le mettre à flot. Le bateau reste immobile. Entouré et pris, Murat outragé du même peuple qui se tuait naguère à crier : " Vive le roi Joachim " est conduit au château de Pizzo. On saisit sur lui et ses compagnons des proclamations insensées. Elles montraient de quels rêves les hommes se bercent, jusqu'à leur dernier moment.

Tranquille dans sa prison, Murat disait : " Je ne garderai que mon royaume de Naples : mon cousin Ferdinand conservera la seconde Sicile. " Et dans ce moment une commission militaire condamnait Murat à mort. Lorsqu'il apprit son arrêt, sa fermeté l'abandonna quelques instants ; il versa des larmes ; il s'écria : " Je suis Joachim, Roi des Deux-Siciles ! " Il oubliait que Louis XVI avait été Roi de France, le duc d'Enghien petit-fils du grand Condé, et Napoléon, arbitre de l'Europe : la mort compte pour rien ce que nous fûmes.

Un prêtre, et toujours un prêtre, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, vint rendre à un coeur intrépide sa force défaillie. Le 13 octobre, Murat, après avoir écrit à sa femme est conduit dans une salle du château de Pizzo, renouvelant dans sa personne romanesque les aventures brillantes ou tragiques du moyen âge. Douze soldats qui peut-être avaient servi sous lui, l'attendaient disposés sur deux rangs. Murat voit charger les armes, refuse de se laisser bander les yeux, choisit lui-même, en capitaine expérimenté, le poste où les balles le peuvent mieux atteindre. Couché en joue, au moment du feu il dit : " Soldats, sauvez le visage ; visez au coeur ! " Il tombe tenant dans ses mains les portraits de sa femme et de ses enfants : ces portraits ornaient auparavant la garde de son épée. Ce n'était qu'une affaire de plus que le brave venait de vider avec la vie.

Les genres de mort différents de Napoléon et de Murat conservent les caractères de leur histoire.

Murat si fastueux, fut enterré sans pompe à Pizzo, dans une de ces églises chrétiennes dont le sein charitable reçoit miséricordieusement toutes les cendres.

 


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