

Title : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand
Author : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)
Publisher : Acamédia (Paris)
Date of publication : 1997
Type : monographie imprimée
Language : French
Format : text/html
Copyright : domaine public
Identifier : ark:/12148/bpt6k1013503
Source : Acamédia
Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x
Provenance : bnf.fr
Madame Récamier à Naples.
A Naples où Madame Récamier se rendit en automne, cessèrent les occupations de la solitude.
" La première pensée qui vint la saisir en arrivant, fut, dit Monsieur Ballanche, d'aller chercher les traces de Madame de Staël. Elle se donne à peine le temps de descendre dans une auberge ; elle fait approcher une barque, et demande à être conduite au Cap Misène. Elle resta plusieurs heures à contempler ce site admirable, tout animé pour elle des accents de Corinne. Maintenant, loin du beau ciel de l'Italie, c'est dans les brumes du Nord que Madame de Staël attend l'issue de la lutte redoutable qui va décider du sort de l'Europe. Madame Récamier était ainsi ramenée à la douloureuse impression du présent. Elle aurait voulu ne trouver à Naples que son ciel merveilleux, son golfe enchanté, ses campagnes poétiques et jouir au moins de l'exil. "
Mais à peine fut-elle rentrée à l'auberge que les ministres du Roi Joachim accoururent.
Murat oubliant la main qui changea sa cravache en sceptre, était prêt à se joindre à la coalition. Bonaparte avait planté son épée au milieu de l'Europe, comme les Gaulois plantaient leur glaive au milieu du Mallus . Autour de l'épée de Napoléon s'étaient rangés en cercle des royaumes qu'il distribuait à sa famille. Caroline avait reçu celui de Naples. Madame Murat n'était pas un camée antique aussi élégant que la princesse Borghèse ; mais elle avait plus de physionomie et plus d'esprit que sa soeur. A la fermeté de son caractère on reconnaissait le sang de Napoléon. Si le diadème n'eût pas été pour elle l'ornement de la tête d'une femme, il eût encore été la marque du pouvoir d'une reine.
Caroline reçut Madame Récamier avec un empressement d'autant plus affectueux que l'oppression de la tyrannie se faisait sentir jusqu'à Portici. Cependant la ville qui possède le tombeau de Virgile et le berceau du Tasse ; cette ville où vécurent Horace et Tite-Live, Boccace et Sannazar, où naquirent Durante et Cimarosa, avait été embellie par son nouveau maître. L'ordre s'était rétabli : les lazzaroni ne jouaient plus à la boule avec des têtes, pour amuser l'amiral Nelson et lady Hamilton. Les fouilles de Pompéia s'étaient étendues ; un chemin serpentait sur le Pausilippe, dans les flancs duquel j'avais passé en 1803, pour aller m'enquérir à Literne de la retraite de Scipion. Ces royautés nouvelles d'une dynastie militaire, avaient fait renaître la vie dans des pays où se manifestait auparavant la moribonde langueur d'une vieille race. Robert Guiscard, Guillaume Bras de Fer, Roger et Tancrède, semblaient être revenus, moins la chevalerie.
Madame Récamier était à Naples au mois de février 1814 ; où étais-je ? dans ma Vallée-aux-Loups , commençant l'histoire de ma vie. Je m'occupais des jeux de mon enfance au bruit des pas du soldat étranger. La femme dont le nom devait clore ces Mémoires errait sur les marines de Baïes. N'avais-je pas un pressentiment du bien qui m'arriverait un jour de cette terre, alors que je peignais la séduction parthénopéenne dans les Martyrs :
" Chaque matin, aussitôt que l'aurore commençait à paraître, je me rendais sous un portique. Le soleil se levait devant moi ; il illuminait de ses feux les plus doux la chaîne des montagne de Salerne, le bleu de la mer parsemée des voiles blanches des pêcheurs, les îles de Caprée, d'Oenaria et de Prochyta, le Cap Misène et Baïes avec tous ses enchantements.
" Des fleurs et des fruits, humides de rosée, sont moins suaves et moins frais que le paysage de Naples, sortant des ombres de la nuit. J'étais toujours surpris en arrivant au portique de me trouver au bord de la mer car les vagues, dans cet endroit, faisaient à peine entendre le léger murmure d'une fontaine. En extase devant ce tableau je m'appuyais contre une colonne, et sans pensée, sans désir, sans projet, je restais des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme était si profond qu'il me semblait que cet air divin transformait ma propre substance, et qu'avec un plaisir indicible je m'élevais vers le firmament comme un pur esprit..
" Attendre ou chercher la beauté, la voir s'avancer dans une nacelle, et nous sourire du milieu des flots ; voguer avec elle sur la mer, dont nous semions la surface de fleurs, suivre l'enchanteresse au fond de ces bois de myrte et dans les champs heureux où Virgile plaça l'Elysée : telle était l'occupation de nos jours....
" Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême volupté ? Et n'est-ce pas ce que voulut enseigner une fable ingénieuse, en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau d'une Sirène ? L'éclat velouté de la campagne, la tiède température de l'air, les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions des fleuves et des vallées, sont à Naples autant de séductions pour les sens que tout repose...
" Pour éviter les ardeurs du midi, nous nous retirions dans la partie du palais bâtie sous la mer. Couchés sur des lits d'ivoire, nous entendions murmurer les vagues au-dessus de nos têtes. Si quelque orage nous surprenait au fond de ces retraites, les esclaves allumaient des lampes pleines du nard le plus précieux de l'Arabie. Alors entraient de jeunes Napolitaines qui portaient des roses de Paestum dans des vases de Nola ; tandis que les flots mugissaient au dehors, elles chantaient en formant devant nous des danses tranquilles qui me rappelaient les moeurs de la Grèce : ainsi se réalisaient pour nous les fictions des poètes ; on eut cru voir les jeux des Néréides dans la grotte de Neptune... "
Lecteur, si tu t'impatientes de ces citations, de ces récits, songe d'abord que tu n'as peut-être pas lu mes ouvrages et qu'ensuite je ne t'entends plus ; je dors dans la terre que tu foules : si tu m'en veux, frappe cette terre du pied, tu n'insulteras que mes os. Songe de plus que mes écrits font partie essentielle de cette existence dont je te déploie les feuilles. Ah ! que mes tableaux napolitains n'avaient-ils un fond de vérité ! Que la fille du Rhône n'était-elle la femme réelle de mes délices imaginaires ! mais non : si j'étais Augustin, Jérôme, Eudore, je l'étais seul ; mes jours devancèrent les jours de l'amie de Corinne en Italie : heureux s'ils lui avaient toujours appartenu ! heureux si j'avais pu étendre ma vie entière sous ses pas, comme un tapis de fleurs ! Mais ma vie est rude et ses aspérités blessent. Puissent du moins mes derniers moments être doux à celle qui les consola ! Puissent mes heures expirantes refléter l'attendrissement et le charme dont elle les a remplies, [sur celle qui fut aimée de tous et dont personne n'eut jamais à se plaindre !].