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Titre : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand
Auteur : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)
Éditeur : Acamédia (Paris)
Date d'édition : 1997
Type : monographie imprimée
Langue : Français
Format : text/html
Droits : domaine public
Identifiant : ark:/12148/bpt6k1013503
Source : Acamédia
Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x
Provenance : bnf.fr
Le Pêcheur d'Albano.
Madame Récamier avait secouru les prisonniers espagnols à Lyon ; une autre victime de ce pouvoir qui la frappait, la mit à même d'exercer à Albano sa compatissance : un pêcheur accusé d'intelligence avec les sujets du Pape, avait été jugé et condamné à mort. Les habitants d'Albano supplièrent l'étrangère réfugiée chez eux, d'intercéder pour ce malheureux. On la conduisit à la geôle ; elle y vit le prisonnier. Frappée du désespoir de cet homme, elle fondit en larmes ; le malheureux la supplia de venir à son secours, d'intercéder pour lui, de le sauver : prière d'autant plus déchirante qu'il y avait impossibilité de l'arracher au supplice ; il faisait déjà nuit et il devait être fusillé au lever du jour.
Cependant Madame Récamier, bien que persuadée de l'inutilité de ses démarches, n'hésita pas ; on lui amène une voiture ; elle y monte sans l'espérance qu'elle laissait au condamné. Elle traversa la campagne infestée de brigands, parvint à Rome et ne trouva point le Directeur de la Police. Elle l'attendit deux heures au palais Fiano ; elle comptait les minutes d'une vie dont la dernière approchait. Quand Monsieur de Norvins arriva, elle lui expliqua l'objet de son voyage ; il lui répondit que l'arrêt était prononcé et qu'il n'avait pas les pouvoirs nécessaires pour le faire suspendre. Madame Récamier repartit le coeur navré : le prisonnier avait cessé de vivre, lorsqu'elle approcha d'Albano. Les habitants attendaient la française sur le chemin ; aussitôt qu'ils la reconnurent, ils coururent à elle. Le prêtre qui avait assisté le patient, lui en apportait les derniers voeux : il remerciait la Dame qu'il n'avait cessé de chercher des yeux en allant au lieu de l'exécution ; il lui recommandait de prier pour lui, car un chrétien n'a pas tout fini, et n'est pas hors de crainte quand il n'est plus. Madame Récamier fut conduite par l'ecclésiastique à l'église où la suivit la foule des belles paysannes d'Albano. Le pêcheur avait été fusillé à l'heure où l'aurore se levait sur la barque maintenant sans guide qu'il avait coutume de conduire, sur les mers, et aux rivages qu'il avait accoutumé de parcourir.
Pour dégoûter des conquérants il faudrait savoir tous les maux qu'ils causent : il faudrait être témoin de l'indifférence avec laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un coin du globe où ils n'ont jamais mis le pied. Qu'importaient aux succès de Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur de filets des Etats Rornains ? Sans doute il n'a jamais su que ce chétif pêcheur avait existé ; il a ignoré dans le fracas de sa lutte avec les Rois jusqu'au nom de sa victime plébéienne. Le monde n'aperçoit en Napoléon que des victoires ; les larmes dont les colonnes triomphales sont cimentées, ne tombent point de ses yeux. Et moi je pense que de ces souffrances méprisées, de ces calamités des humbles et des petits, se forment dans les conseils de la Providence, les causes secrètes qui précipitent du faîte le dominateur. Quand les injustices particulières se sont accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui crie : le sang des champs de bataille est bu en silence par la terre ; le sang pacifique répandu jaillit en gémissant vers le ciel : Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur d'Albano ; quelques mois après il était banni chez les pêcheurs de l'île d'Elbe et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène.
Mon souvenir vague à peine ébauché dans les pensées de Madame Récamier, lui apparaissait-il au milieu des steppes du Tibre et de l'Anio ? J'avais déjà passé à travers ces solitudes mélancoliques ; j'y avais laissé une tombe honorée des larmes des amis de Juliette. Lorsque la fille de Monsieur de Montmorin mourut en 1803, Madame de Staël et Monsieur Necker m'écrivaient des lettres de regrets. On a vu ces lettres ; ainsi je recevais à Rome, avant presque d'avoir connu Madame Récamier, des lettres datées de Coppet : c'est le premier indice d'une affinité de destinée. Madame Récamier m'a dit aussi que ma lettre de 1803 à Monsieur de Fontanes, lui servait de guide en 1814 et qu'elle relisait assez souvent ce passage :
" Quiconque n'a plus de lien dans la vie doit venir demeurer à Rome. Là il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et occupera son coeur, et des promenades qui lui disent toujours quelque chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera ; la poussière que le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S'il est malheureux, s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d'un ami vertueux !... S'il est chrétien, ah ! comment pourrait-il alors s'arracher de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second Empire, plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui qui l'a précédé ; de cette terre où les amis que nous avons perdus, dormant avec les martyrs aux catacombes, sous l'oeil du père des fidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers dans leur poussière et semblent plus voisins des cieux ? "
Mais en 1814 je n'étais pour Madame Récamier qu'un cicerone vulgaire, appartenant à tous les voyageurs ; plus heureux en 1828, j'avais cessé de lui être étranger, et nous pouvions causer ensemble des ruines romaines : je lui écrivais la lettre suivante :
" Rome, jeudi 5 février.
" Torre Vergata est un bien de moines, situé à une lieue à peu près du Tombeau de Néron , sur la gauche en venant à Rome, dans l'endroit le plus beau et le plus désert. Là est une immense quantité de ruines à fleur de terre recouvertes d'herbes et de chardons. J'y ai commencé une fouille avant-hier, mardi, en cessant de vous écrire. J'étais accompagné seulement de Visconti qui dirige la fouille et d'Hyacinthe. Il faisait le plus beau temps du monde. Cette douzaine d'hommes armés de bêches et de pioches qui déterraient des tombeaux et des décombres de maisons et de palais dans une profonde solitude offrait un spectacle digne de vous. Je faisais un seul voeu, c'était que vous fussiez là. Je consentirais volontiers à vivre avec vous sous une tente, au milieu de ces débris. J'ai mis moi-même la main à l'oeuvre, j'ai découvert des fragments de marbre. Les indices sont excellents et j'espère trouver quelque chose qui me dédommagera de l'argent perdu à cette loterie des morts. J'ai déjà un bloc de marbre grec assez considérable pour faire le buste du Poussin. Cette fouille va devenir le but de mes promenades. Je vais aller m'asseoir tous les jours au milieu de ces débris. A quels siècles, à quels hommes appartiennent-ils ? Nous remuons peut-être la poussière la plus illustre, sans le savoir. Une inscription viendra peut-être éclairer quelque fait historique, détruire quelque erreur, établir quelque vérité, et puis, quand je serai parti avec mes douze paysans demi-nus, tout retombera dans l'oubli et le silence. Vous représentez-vous toutes les passions, tous les intérêts qui s'agitaient autrefois dans ces lieux abandonnés ? Il y avait des esclaves et des maîtres, des heureux et des malheureux, de belles personnes qu'on aimait, des ambitieux qui voulaient être ministres ; il y reste quelques oiseaux et moi, encore pour un temps fort court ; nous nous envolerons bientôt. Dites-moi, croyez-vous que cela vaille la peine d'être membre du conseil d'un petit roi des Gaules, moi barbare de l'Armorique, voyageur chez des sauvages et un monde inconnu des Romains, et ambassadeur auprès d'un de ces prêtres qu'on jetait aux lions ? Quand j'appelai Léonidus à Lacédémone il ne répondit pas. Le bruit de mes pas à Torre Vergala n'aura réveillé personne et quand je serai à mon tour dans mon tombeau, je n'entendrai pas même le son de votre voix. Il faut donc que je me hâte de me rapprocher de vous et de mettre fin à toutes ces chimères de la vie des hommes. Il n'y a de bon que la retraite et de vrai qu'un attachement comme le vôtre. "