

Title : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand
Author : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)
Publisher : Acamédia (Paris)
Date of publication : 1997
Type : monographie imprimée
Language : French
Format : text/html
Copyright : domaine public
Identifier : ark:/12148/bpt6k1013503
Source : Acamédia
Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x
Provenance : bnf.fr
Second voyage de Madame de Staël en Allemagne.
Madame de Staël partit une seconde fois pour l'Allemagne. Ici recommence une série de lettres à Madame Récamier, peut-être encore plus charmantes que les premières, dont il ne m'est permis de citer que des fragments :
" 2 décembre, Lausanne.
" Chère Juliette, j'étais mille fois plus triste après votre départ qu'en vous disant adieu. Après cinq mois si doux, il semble que l'on a de la peine à être malheureux, et qu'il vous reste encore quelque chaleur comme à ceux qui ont voyagé dans les pays chauds ; mais par degré cette chaleur s'en va et l'absence s'empare de moi. Je vais quitter Benjamin et Auguste. Tous mes liens avec la vie se déchirent. Après votre départ je suis restée à consoler Middleton qui pleurait à sanglots. Je ne serais point du tout étonnée qu'il vous arrivât un de ces jours. Réfléchissez avec bonheur et fierté à cette puissance de plaire que vous possédez si souverainement ; c'est un don plus précieux que l'empire du monde. Il faut un jour l'abdiquer, mais c'est un trésor que vous pourrez placer sur la tête de celui que vous en croirez digne. Racontez-moi votre arrivée, le voyage et votre impression en arrivant à Paris. Quant à moi je n'ai rien à vous dire qu'une peine toujours croissante qui m'oppresse à présent tout à fait le coeur (...)
" Vous savez notre marché : deux lettres de moi pour une de vous. Je ne me soumets qu'à vous aimer deux fois plus. Adieu, cher ange ; je vous serre contre mon coeur. "
" Munich, 20 décembre.
" Chère Juliette, je m'affligeais de n'avoir point de vos nouvelles. Il semble que vos sentiments pour moi me font l'effet d'un beau jour ; bien qu'ils recommencent je crains toujours qu'ils ne finissent. J'ai passé cinq jours ici et je pars pour Vienne dans une heure. Encore trente lieues de plus loin de vous, loin de tout ce qui m'est cher... La cour d'ici était en Italie ; mais toute la société m'a reçue à ravir et m'a parlé de ma belle amie avec admiration. Vous avez une réputation aérienne que rien de vulgaire ne peut atteindre. Le bracelet que vous m'avez donné m'a fait baiser la main un peu plus souvent et je vous renvoie tous les hommages qu'il obtient. "
" 30 avril, Vienne.
" Chère amie, que cette robe m'a touchée ! Je cherchais l'empreinte de votre beauté, de tous les succès de votre prospérité, qui vous rendait moins touchante que votre noble courage. Je la porterai mardi, cette robe, en prenant congé de la Cour. Je dirai à tout le monde que je la tiens de vous, et je verrai tous les hommes soupirer de ce que ce n'est pas vous qui la portez. (...) Le Prince Paul Esterhazy m'a dit qu'il était chez vous tous les soirs pendant son séjour à Paris. Ce prince m'a confié qu'il était fort amoureux de vous et qu'il vous trouvait la plus aimable personne du monde. N'êtes-vous donc pas heureuse de pouvoir à votre gré inspirer un dévouement absolu à qui vous a vue seulement quelques jours ! Je vous l'ai dit souvent, je ne connais rien sur cette terre qui doive autant plaire à l'imagination et même à la sensibilité, car on est toujours sûr ainsi d'être aimé de ce qu'on aime. (...) Il faut qu'il se passe en vous quelque chose d'extraordinaire pour émouvoir à ce point. Je ne voudrais pas que vous devinssiez comme Mathieu (de Montmorency) un ange, mais un ange triste, languissant sur la terre. "
Madame de Staël avait déjà écrit à son amie :
" Mon Dieu que ce château (Coppet) m'a paru triste depuis votre départ. (...)
" Vous êtes dans ma vie au premier rang. (...)
" Je voudrais me promener encore avec vous ; vous protéger contre ces animaux qui vous effrayaient ; vous parler encore de la nature et du ciel ; mais je suis seule avec ces sentiments rêveurs qu'on a tant besoin de communiquer. Parlerai-je encore du fond de l'âme, ou faudra-t-il que je vive et meure seule ? Adieu, ma Juliette ; que le ciel vous bénisse. Continuez à ne plus vivre que par le coeur. Les moissons du succès sont cueillies ; mais aimer est divin. "
Il n'y a rien dans les ouvrages imprimés de Madame de Staël qui approche de ce naturel, de cette éloquence où l'imagination prête son expression aux sentiments. La vertu de l'amitié de Madame Récamier devait être grande, puisqu'elle sut faire produire à une femme de génie, ce qu'il y avait de caché et de non révélé encore dans son talent. On devine au surplus dans l'accent triste de Madame de Staël un déplaisir secret dont la beauté devait être naturellement la confidente ; elle qui ne pouvait jamais recevoir de pareilles blessures.