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Title : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand

Author : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

Publisher : Acamédia (Paris)

Date of publication : 1997

Type : monographie imprimée

Language : French

Format : text/html

Copyright : domaine public

Identifier : ark:/12148/bpt6k1013503

Source : Acamédia

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x

Provenance : bnf.fr

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Title : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand

Author : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

Url of the page : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1013503/f532


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3 L39 Chapitre 13


Venise, septembre 1833.

Beaux génies inspirés par Venise.

Mais quelle est donc cette ville où les plus hautes intelligences se sont donné rendez-vous ? Les unes l'ont elles-mêmes visitée, les autres y ont envoyé leurs Muses. Quelque chose aurait manqué à l'immortalité de ces talents, s'ils n'eussent suspendu des tableaux à ce temple de la volupté et de la gloire. Sans rappeler encore les grands poètes de l'Italie, les génies de l'Europe entière y placèrent leurs créations : là respire cette Desdemona de Shakespeare, bien différente de la Zulietta de Rousseau et de la Margherita de Byron, cette pudique Vénitienne qui déclare sa tendresse à Othello : " Si vous avez un ami qui m'aime, apprenez-lui à raconter votre histoire, cela me pénétrera d'amour pour lui. " Là paraît cette Belvidera d'Otway qui dit à Jaffier :

Oh smile, as when our loves were in their spring

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O ! lead me to some desert wide and wild,

Barren as our misfortunes, where my soul

May have its vent, where ! may tell aloud

To the high heavens, and ev'ry list'ning planet,

With what a boundless stock my bosom's fraught ;

Where ! may throw my eager arms about thee,

Give loose to love, with kisses kindling joy,

And let off all the fire that's in my heart.

" Oh ! souris-moi comme quand nos amours étaient dans leur printemps. (...) Conduis-moi à quelque désert vaste, sauvage, stérile comme nos malheurs, où mon âme puisse respirer, où je puisse à grands cris dire aux cieux élevés et aux astres écoutants de quelles richesses sans bornes mon sein est chargé ; où je puisse jeter mes bras impatients autour de toi, donner passage à l'amour par des baisers qui rallument la joie, et laisser aller tout le feu qui est dans mon coeur. "

Goethe, de notre temps, a célébré Venise, et le gentil Marot, qui le premier fit entendre sa voix au réveil des Muses françaises, se réfugia aux foyers du Titien. Montesquieu écrivait : " On peut avoir vu toutes les villes du monde et être surpris en arrivant à Venise. "

Lorsque, dans un tableau trop nu, l'auteur des Lettres persanes représente une musulmane abandonnée dans le paradis à deux hommes divins , ne semble-t-il pas avoir peint la courtisane des Confessions de Rousseau et celle des Mémoires de Byron ? N'étais-je pas, entre mes deux Floridiennes, comme Anaïs entre ses deux anges ? Mais les filles peintes et moi, nous n'étions pas immortels.

Madame de Staël livre Venise à l'inspiration de Corinne : celle-ci écoute le bruit du canon qui annonce l'obscur sacrifice d'une jeune fille. (...) Avis solennel " qu'une femme résignée donne aux femmes qui luttent encore contre le destin. "

Corinne monte au sommet de la tour de Saint-Marc, contemple la ville et les flots, tourne les yeux vers les nuages du côté de la Grèce : " La nuit elle ne voit que le reflet des lanternes qui éclairent les gondoles : on dirait des ombres qui glissent sur l'eau, guidées par une petite étoile. " Oswald part ; Corinne s'élance pour le rappeler. " Une pluie terrible commençait alors : le vent le plus violent se faisait entendre. " Corinne descend sur le bord du canal. " La nuit était si obscure qu'il n'y avait pas une seule barque ; Corinne appelait au hasard des bateliers qui prenaient ses cris pour des cris de détresse de malheureux qui se noyaient pendant la tempête, et néanmoins personne n'osait approcher, tant les ondes agitées du grand canal étaient redoutables. "

Voilà encore la Margherita de lord Byron.

J'éprouve un plaisir indicible à revoir les chefs-d'oeuvre de ces grands maîtres dans le lieu même pour lequel ils ont été faits. Je respire à l'aise au milieu de la troupe immortelle, comme un humble voyageur admis aux foyers d'une riche et belle famille. [ Voir dans les textes retranchés, le Livre sur Venise[C M 1 599].]

 


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