

Title : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand
Author : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)
Publisher : Acamédia (Paris)
Date of publication : 1997
Type : monographie imprimée
Language : French
Format : text/html
Copyright : domaine public
Identifier : ark:/12148/bpt6k1013503
Source : Acamédia
Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x
Provenance : bnf.fr
Dîner et soirée à Hradschin.
J'allai m'habiller : on m'avait prévenu que je pouvais garder au dîner du Roi ma redingote et mes bottes ; mais le malheur est d'un trop haut rang pour en approcher avec familiarité. J'arrivai au château à six heures moins un quart, le couvert était mis dans une des salles d'entrée. Je trouvai au salon le cardinal Latil. Je ne l'avais pas rencontré depuis qu'il avait été mon convive à Rome, au palais de l'ambassade, lors de la réunion du conclave, après la mort de Léon XII. Quel changement de destinée pour moi et pour le monde entre ces deux dates !
C'était toujours le prestolet à ventre rondelet, à nez pointu, à face pâle, tel que je l'avais vu en colère à la Chambre des pairs un couteau d'ivoire à la main. On assurait qu'il n'avait aucune influence et qu'on le nourrissait dans un coin en lui donnant des bourrades, peut-être : mais il y a du crédit de différentes sortes, celui du cardinal n'en est pas moins certain, quoique caché, il le tire, ce crédit, des longues années passées auprès du Roi et du caractère de prêtre. L'abbé de Latil a été un confident intime, la remembrance de madame de Polastron s'attache au surplis du confesseur, le charme des dernières faiblesses humaines et la douceur des premiers sentiments religieux se prolongent en souvenirs dans le coeur du vieux monarque.
Successivement arrivèrent M. de Blacas, M. A. de Damas, frère du baron, M. O'Hégerty père, M. et madame de Cossé. A six heures précises, le Roi parut suivi de son fils ; on courut à table. Le Roi me plaça à sa gauche, il avait M. le Dauphin à sa droite, M. de Blacas s'assit en face du Roi, entre le cardinal et madame de Cossé, les autres convives étaient distribués au hasard. Les enfants ne dînent avec leur grand-père que le dimanche : c'est se priver du seul bonheur qui reste dans l'exil, l'intimité et la vie de famille.
Le dîner était maigre et assez mauvais. Le Roi me vanta un poisson de la Moldau qui ne valait rien du tout.
Quatre ou cinq valets de chambre en noir rôdaient comme des frères lais dans le réfectoire, point de maître d'hôtel. Chacun prenait devant soi et offrait de son plat. Le Roi mangeait bien, demandait et servait lui-même ce qu'on lui demandait. Il était de bonne humeur ; la peur qu'il avait eue de moi était passée. La conversation roulait dans un cercle de lieux communs, sur le climat de la Bohême, sur la santé de madame la Dauphine, sur mon voyage, sur les cérémonies de la Pentecôte qui devaient avoir lieu le lendemain ; pas un mot de politique. M. le Dauphin, le nez plongé dans son assiette, sortait quelquefois de son silence, et s'adressant au cardinal Latil : " Prince de l'Eglise, l'évangile de ce matin était selon saint Matthieu ? - Non, monseigneur, selon saint Marc. - Comment, saint Marc ? " Grande dispute entre saint Marc et saint Matthieu, et le cardinal était battu.
Le dîner a duré près d'une heure ; le Roi s'est levé ; nous l'avons suivi au salon. Les journaux étaient sur une table, chacun s'est assis et l'on s'est mis à lire çà et là comme dans un café.
Les enfants sont entrés, le duc de Bordeaux conduit par son gouverneur, Mademoiselle par sa gouvernante. Ils ont couru embrasser leur grand-père, puis ils se sont précipités vers moi ; nous nous sommes nichés dans l'embrasure d'une fenêtre donnant sur la ville et ayant une vue superbe. J'ai renouvelé mes compliments sur la leçon d'équitation. Mademoiselle s'est hâtée de me redire ce que m'avait dit son frère, que je n'avais rien vu ; qu'on ne pouvait juger de rien quand le cheval noir était boiteux. Madame de Gontaut est venue s'asseoir auprès de nous, M. de Damas un peu plus loin, prêtant l'oreille, dans un état amusant d'inquiétude, comme si j'allais manger son pupille, lâcher quelques phrases à la louange de la liberté de la presse, ou à la gloire de madame la duchesse de Berry. J'aurais ri des craintes que je lui donnais, si depuis M. de Polignac je pouvais rire d'un pauvre homme. Tout d'un coup Henri me dit : " Vous avez vu des serpents devins ? - Monseigneur veut parler des boas, il n'y en a ni en Egypte, ni à Tunis, seuls points de l'Afrique où j'aie abordé ; mais j'ai vu beaucoup de serpents en Amérique. - Oh ! oui, dit la princesse Louise, le serpent à sonnette, dans le Génie du Christianisme . "
Je m'inclinai pour remercier Mademoiselle. " Mais vous avez vu bien d'autres serpents ? a repris Henri. Sont-ils bien méchants ? - Quelques-uns, monseigneur sont fort dangereux, d'autres n'ont point de venin et on les fait danser. "
Les deux enfants se sont rapprochés de moi avec joie, tenant leurs quatre beaux yeux brillants fixés sur les miens.
" Et puis il y a le serpent de verre, ai-je dit, il est superbe et point malfaisant ; il a la transparence et la fragilité du verre ; on le brise dès qu'on le touche. - Les morceaux ne peuvent pas se rejoindre ? " a dit le prince. " - Mais non, mon frère, " a répondu pour moi Mademoiselle. " - Vous êtes allé à la cataracte de Niagara ? " a repris Henri. " Ça fait un terrible ronflement ? peut-on la descendre en bateau ? - Monseigneur, un Américain s'est amusé à y précipiter une grande barque ; un autre Américain, dit-on, s'est jeté lui-même dans la cataracte ; il n'a pas péri la première fois ; il a recommencé et s'est tué à la seconde expérience. " Les deux enfants ont levé les mains et ont crié : " Oh ! "
Madame de Gontaut a pris la parole : " M. de Chateaubriand est allé en Egypte et à Jérusalem. " Mademoiselle a frappé des mains et s'est encore rapprochée de moi. " M. de Chateaubriand, m'a-t-elle dit, contez donc à mon frère les pyramides et le tombeau de Notre Seigneur. "
J'ai fait du mieux que j'ai pu un récit des pyramides, du saint tombeau, du Jourdain, de la Terre-Sainte. L'attention des enfants était merveilleuse : Mademoiselle prenait dans ses deux mains son joli visage, les coudes presque appuyés sur mes genoux, et Henri perché sur un haut fauteuil remuait ses jambes ballantes.
Après cette belle conversation de serpents, de cataracte, de pyramides, de saint tombeau, Mademoiselle m'a dit : " Voulez-vous me faire une question sur l'histoire ? - Comment, sur l'histoire ? - Oui, questionnez-moi sur une année, l'année la plus obscure de toute l'histoire de France, excepté le dix-septième et le dix-huitième siècle que nous n'avons pas encore commencés. - Oh ! moi, s'écria Henri, j'aime mieux une année fameuse : demandez-moi quelque chose sur une année fameuse. " Il était moins sûr de son affaire que sa soeur.
Je commençai par obéir à la princesse et je dis : " Eh bien ! Mademoiselle veut-elle me dire ce qui se passait et qui régnait en France en 1001 ? " Voilà le frère et la soeur à chercher, Henri se prenant le toupet, Mademoiselle ombrant son visage avec ses deux mains, façon qui lui est familière, comme si elle jouait à cache-cache , puis elle découvre subitement sa mine jeune et gaie, sa bouche souriante, ses regards limpides. Elle dit la première : " C'était Robert qui régnait, Grégoire V était pape, Basile III empereur d'Orient... - Et Othon III empereur d'Occident ", cria Henri qui se hâtait pour ne pas rester derrière sa soeur, et il ajouta : " Veremond II en Espagne. " Mademoiselle lui coupant la parole dit : " Ethelrède en Angleterre. - Non pas, dit son frère, c'était Edmond, Côte-de-Fer. " Mademoiselle avait raison, Henri se trompait de quelques années en faveur de Côte-de-Fer qui l'avait charmé ; mais cela n'en était pas moins prodigieux.
" Et mon année fameuse ? " demanda Henri d'un ton demi-fâché. " - C'est juste, monseigneur : que se passa-t-il en l'an 1593 ? - Bah ! s'écria le jeune prince, c'est l'abjuration d'Henri IV. " Mademoiselle devint rouge de n'avoir pu répondre la première.
Huit heures sonnèrent : la voix du baron de Damas coupa court à notre conversation, comme quand le marteau de l'horloge, en frappant dix heures, suspendait les pas de mon père dans la grande salle de Combourg.
Aimables enfants ! le vieux croisé vous a conté les aventures de la Palestine, mais non au foyer du château de la reine Blanche ! Pour vous trouver, il est venu heurter avec son bâton de palmier et ses sandales poudreuses au seuil glacé de l'étranger. Blondel a chanté en vain au pied de la tour des ducs d'Autriche ; sa voix n'a pu vous rouvrir les chemins de la patrie. Jeunes proscrits, le voyageur aux terres lointaines vous a caché une partie de son histoire, il ne vous a pas dit que, poète et prophète, il a traîné dans les forêts de la Floride et sur les montagnes de la Judée autant de désespérances, de tristesses et de passions, que vous avez d'espoir, de joie et d'innocence ; qu'il fut une journée où, comme Julien, il jeta son sang vers le ciel, sang dont le Dieu de miséricorde lui a conservé quelques gouttes pour racheter celles qu'il avait livrées au dieu de malédiction.
Le prince, emmené par son gouverneur, m'invita à sa leçon d'histoire, fixée au lundi suivant, onze heures du matin ; madame de Gontaut se retira avec Mademoiselle.
Alors commença une scène d'un autre genre : la royauté future, dans la personne d'un enfant, venait de me mêler à ses jeux, la royauté passée, dans la personne d'un vieillard, me fit assister aux siens. Une partie de whist, éclairée par deux bougies dans le coin d'une salle obscure, commença entre le Roi et le Dauphin, le duc de Blacas et le cardinal Latil. J'en étais le seul témoin avec l'écuyer O'Hégerty. A travers les fenêtres dont les volets n'étaient pas fermés, le crépuscule mêlait sa pâleur à celle des bougies : la monarchie s'éteignait entre ces deux lueurs expirantes. Profond silence hors le frôlement des cartes et quelques cris du Roi qui se fâchait. Les cartes furent renouvelées des Latins afin de soulager l'adversité de Charles VI : mais il n'y a plus d'Ogier et de Lahire pour donner leur nom, sous Charles X, à ces distractions du malheur.
Le jeu fini, le Roi me souhaita le bon soir. Je passai les salles désertes et sombres que j'avais traversées la veille, les mêmes escaliers, les mêmes cours, les mêmes gardes, et, descendu des talus de la colline, je regagnai mon auberge en m'égarant dans les rues et dans la nuit. Charles X restait enfermé dans les masses noires que je quittais : rien ne peut peindre la tristesse de son abandon et de ses années.