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Title : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand

Author : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

Publisher : Acamédia (Paris)

Date of publication : 1997

Type : monographie imprimée

Language : French

Format : text/html

Copyright : domaine public

Identifier : ark:/12148/bpt6k1013503

Source : Acamédia

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x

Provenance : bnf.fr

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Title : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand

Author : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

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3 L34 Chapitre 6


Lettres et vers à madame Récamier.

A madame Récamier.

(Hyacinthe a l'habitude de copier, presque malgré moi, mes lettres et celles qu'on m'adresse, parce qu'il prétend avoir remarqué que j'étais souvent attaqué par des personnes qui m'avaient écrit des admirations sans fin ou qui s'étaient adressées à moi pour des demandes de service. Quand cela arrive, il fouille dans des liasses à lui seul connues, et, comparant l'article injurieux avec l'épître louangeuse, il me dit : " Voyez-vous, monsieur, que j'ai bien fait ! " Je ne trouve pas cela du tout : je n'attache ni la moindre foi ni la moindre importance à l'opinion des hommes ; je les prends pour ce qu'ils sont et je les estime ce qu'ils valent. Jamais je ne leur opposerai pour mon compte ce qu'ils ont dit publiquement de moi et ce qu'ils m'ont dit en secret, mais cela divertit Hyacinthe. Je n'avais point de copie de mes lettres à madame Récamier ; elle a eu la bonté de me les prêter. (Note de Paris, 1836. - N.d.A.)

" Lyon, mercredi 18 mai 1831. "

" Me voilà trop loin de vous. Je n'ai jamais fait de voyage si triste : temps admirable, nature toute parée, rossignol chantant, nuit étoilée : et tout cela, pour qui ? Il faudra bien que je retourne où vous êtes, à moins que vous ne veniez à mon secours. "

A Madame Récamier.

" Lyon, vendredi 20 mai. "

" J'ai passé hier le jour à errer au bord du Rhône ; je regardais la ville où vous êtes née, la colline où s'élevait le couvent où vous aviez été choisie comme la plus belle : espérance que vous n'avez point démentie et vous n'êtes point ici, et des années se sont écoulées, et vous avez été jadis exilée dans votre berceau, et madame de Staël n'est plus, et je quitte la France ! De ces anciens temps un personnage singulier m'a apparu : je vous envoie son billet à cause de l'inattendu et de la surprise. Ce personnage, que je n'avais jamais vu plante des pins dans les montagnes du Lyonnais. Il y a bien loin de là à la rue Feydeau et à Maison à vendre : comme les rôles changent sur la terre !

" Hyacinthe m'a mandé les regrets et les articles de journaux ; je ne vaux pas tout cela. Vous savez que je le crois sincèrement vingt-trois heures sur vingt-quatre ; la vingt-quatrième est consacrée à la vanité, mais elle ne tient guère et passe vite. Je n'ai voulu voir personne ; M. Thiers, qui se rendait dans le midi, a forcé ma porte. "

Billet inclus dans cette lettre.

" Un voisin, votre compatriote, qui n'a d'autre titre auprès de vous qu'une profonde admiration pour votre beau talent et votre admirable caractère, désirerait avoir l'honneur de vous voir et de vous présenter l'hommage de son respect. Ce voisin de chambre dans l'hôtel, ce compatriote, s'appelle Elleviou . "

A madame Récamier.

" Lyon, dimanche 22 mai. "

" Nous partons demain pour Genève où je trouverai d'autres souvenirs de vous. Reverrai-je jamais la France, quand une fois j'aurai passé la frontière ? Oui, si vous le voulez, c'est-à-dire si vous y restez. Je ne souhaite pas les événements qui pourraient m'offrir une autre chance de retour ; je ne ferai jamais entrer les malheurs de mon pays au nombre de mes espérances. Je vous écrirai mardi, 24, de Genève. Quand reverrai-je votre petite écriture, soeur cadette de la mienne ? "

" Genève, mardi 24 mai. "

" Arrivés hier ici, nous cherchons des maisons. Il est probable que nous nous arrangerons d'un petit pavillon au bord du lac. Je ne puis vous dire comme je suis triste en m'occupant de ces arrangements. Encore un autre avenir ! encore recommencer une vie quand je croyais avoir fini ! Je compte vous écrire une longue lettre quand je serai un peu en repos ; je crains ce repos, car alors je verrai sans distraction ces années obscures dans lesquelles j'entre le coeur si serré. "

A madame Récamier.

" 9 juin 1831 "

" Vous savez qu'il s'est établi une secte réformée au milieu des protestants. Un des nouveaux pasteurs de cette nouvelle église est venu me voir et m'a écrit deux lettres dignes des premiers apôtres. Il veut me convertir à sa foi, et je veux en faire un papiste . Nous joutons comme au temps de Calvin, mais en nous aimant en fraternité chrétienne et sans nous brûler. Je ne désespère pas de son salut ; il est tout ébranlé de mes arguments pour les papes. Vous n'imaginez pas à quel point d'exaltation il est monté, et sa candeur est admirable. Si vous m'arrivez, accompagné de mon vieil ami Ballanche, nous ferons des merveilles. Dans un des journaux de Genève on annonce un ouvrage de controverse protestante. On engage les auteurs à se tenir fermes parce que l' auteur du Génie du Christianisme est là tout près.

" Il y a quelque chose de consolant à trouver une petite peuplade libre, administrée par les hommes les plus distingués et chez laquelle les idées religieuses sont la base de la liberté et la première occupation de la vie.

" J'ai déjeuné chez M. de Constant auprès de madame Necker, sourde malheureusement mais femme rare, de la plus grande distinction ; nous n'avons parlé que de vous. J'avais reçu votre lettre, et j'ai dit à M. de Sismondi ce que vous écrivez d'aimable pour lui. Vous voyez que je prends de vos leçons.

" Enfin, voici des vers. Vous êtes mon étoile et je vous attends pour aller à cette île enchantée.

" Delphine mariée : ô Muses ! Je vous ai dit dans ma dernière lettre pourquoi je ne pouvais écrire ni sur la pairie, ni sur la guerre : j'attaquerais un corps ignoble dont j'ai fait partie, et je prêcherais l'honneur à qui n'en a plus.

" Il faut un marin pour lire les vers et les comprendre. Je me recommande à M. Lenormant. Votre intelligence suffira aux trois dernières strophes et le mot de l'énigme est au bas. "

Le naufrage.

Rebut de l'aquilon, échoué sur le sable,

Vieux vaisseau fracassé dont finissait le sort,

Et que, dur charpentier, la mort impitoyable

Allait dépecer dans le port !

Sous tes ponts désertés un seul gardien habite :

Autrefois tu l'as vu sur ton gaillard d'avant,

Impatient d'écueils, de tourmente subite,

Siffler pour ameuter le vent.

Tantôt sur ton beaupré, cavalier intrépide,

Il riait quand, plongeant la tête dans les flots,

Tu bondissais ; tantôt du haut du mât rapide,

Il criait : Terre ! aux matelots.

Maintenant retiré dans ta carène usée,

Teint hâlé, front chenu, main goudronnée, yeux pers,

Sablier presque vide et boussole brisée

Annoncent l'ermite des mers.

Vous pensiez défaillir amarrés à la rive,

Vieux vaisseau, vieux nocher ! vous vous trompiez tous deux :

L'ouragan vous saisit et vous traîne en dérive

Hurlant sur les flots noirs et bleus.

Dès le premier récif votre course bornée

S'arrêtera ; soudain vos flancs s'entr'ouvriront ;

Vous sombrez ! c'en est fait ! et votre ancre écornée

Glisse et laboure en vain le fond.

Ce vaisseau, c'est ma vie, et ce nocher, moi-même :

Je suis sauvé ! mes jours aux mers sont arrachés :

Un astre m'a montré sa lumière que j'aime,

Quand les autres se sont cachés.

Cette étoile du soir qui dissipe l'orage,

Et qui porte si bien le nom de la beauté

Sur l'abîme calmé conduira mon naufrage

A quelque rivage enchanté.

Jusqu'à mon dernier port, douce et charmante étoile,

Je suivrai ton rayon toujours pur et nouveau ;

Et quand tu cesseras de luire pour ma voile,

Tu brilleras sur mon tombeau.

A madame Récamier.

" Genève, 18 juin 1831. "

" Vous avez reçu toutes mes lettres. J'attends incessamment quelques mots de vous, je vois bien que je n'aurai rien, mais je suis toujours surpris quand la poste ne m'apporte que les journaux. Personne au monde ne m'écrit que vous, personne ne se souvient de moi que vous, et c'est un grand charme. J'aime votre lettre solitaire qui ne m'arrive point comme elle arrivait au temps de mes grandeurs, au milieu des paquets de dépêches et de toutes ces lettres d'attachement, d'admiration et de bassesse qui disparaissent avec la fortune. Après vos petites lettres je verrai votre belle personne si je ne vais pas la rejoindre. Vous serez mon exécutrice testamentaire, vous vendrez ma pauvre retraite, le prix vous servira à voyager vers le soleil. Dans ce moment il fait un temps admirable : j'aperçois, en vous écrivant le mont Blanc dans sa splendeur ; du haut du mont Blanc on voit l'Apennin : il me semble que je n'ai que trois pas pour arriver à Rome où nous irons, car tout s'arrangera en France.

" Il ne manquait plus à notre glorieuse patrie, pour avoir passé par toutes les misères, que d'avoir un gouvernement de couards ; elle l'a et la jeunesse va s'engloutir dans la doctrine, la littérature et la débauche, selon le caractère particulier des individus. Reste le chapitre des accidents mais quand on traîne comme je le fais sur le chemin de la vie, l'accident le plus probable c'est la fin du voyage.

" Je ne travaille point, je ne puis rien faire : je m'ennuie ; c'est ma nature et je suis comme un poisson dans l'eau : si pourtant l'eau était un peu moins profonde, je m'y plairais peut-être mieux. "

 


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