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Titre : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand
Auteur : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)
Éditeur : Acamédia (Paris)
Date d'édition : 1997
Type : monographie imprimée
Langue : Français
Format : text/html
Droits : domaine public
Identifiant : ark:/12148/bpt6k1013503
Source : Acamédia
Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x
Provenance : bnf.fr
Paris, avril 1831.
Procès des ministres. - Saint-Germain-l'Auxerrois. - Pillage de l'archevêché.
Je traçai rapidement, au mois d'octobre de l'année précédente, la petite introduction de cette partie de mes Mémoires ; mais je ne pus continuer ce travail parce que j'en avais un autre sur les bras : il s'agissait de l'ouvrage qui terminait l'édition de mes Oeuvres complètes . De ce travail même j'ai été détourné, d'abord par le procès des ministres, ensuite par le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois.
Le procès des ministres et l'émoi de Paris ne m'ont pas fait grand-chose : après le procès de Louis XVI et les insurrectlons révolutionnaires tout est petit en fait de jugement et d'insurrection. Les ministres, venant de Vincennes à leur prison du Luxembourg et retournant à Vincennes pendant qu'on prononçait leur sentence s'acheminèrent par la rue d'Enfer. Du fond de ma retraite j'entendis le roulement de leur voiture. Que d'événements ont passé devant ma porte ! Les défenseurs de ces hommes sont restés au-dessous de leur besogne. Personne ne prit la chose d'assez haut : l'avocat domina trop dans ces plaidoiries. Si mon ami le prince de Polignac m'eût choisi pour son second, de quel oeil j'aurais regardé ces parjures s'érigeant en juges d'un parjure :
" Quoi ! leur aurais-je dit, c'est vous qui osez être les juges de mon client ! c'est vous qui, tout souillés de vos serments, osez lui faire un crime d'avoir perdu son maître en croyant le servir, vous les provocateurs ; vous qui le poussiez à rendre les ordonnances ! Changez de place avec celui que vous prétendez juger : d'accusé il devient accusateur. Si nous avons mérité d'être frappés, ce n'est pas par vous ; si nous sommes coupables, ce n'est pas envers vous, mais envers le peuple : il nous attend dans la cour de votre palais, et nous allons lui porter notre tête. "
Après le procès des ministres est venu le scandale de Saint-Germain-l'Auxerrois. Les royalistes, pleins d'excellentes qualités, mais quelquefois bêtes et souvent taquins, ne calculant jamais la portée de leurs démarches, croyant toujours qu'ils rétabliraient la légitimité en affectant de porter une couleur à leur cravate ou une fleur à leur boutonnière, ont amené des scènes déplorables. Il était évident que le parti révolutionnaire profiterait du service à l'occasion de la mort du duc de Berry pour faire du train ; or, les légitimistes n'étaient pas assez forts pour s'y opposer, et le gouvernement n'était pas assez établi pour maintenir l'ordre ; aussi l'église a-t-elle été pillée. Un apothicaire voltairien et progressif a triomphé intrépidement d'un clocher de l'an 1300 et d'une croix déjà abattue par d'autres Barbares vers la fin du neuvième siècle.
Comme suite des hauts faits de cette pharmaceutique éclairée, sont arrivées la dévastation de l'archevêché, Ia profanation des choses saintes et les processions renouvelées de celles de Lyon. Il y manquait le bourreau et les victimes ; mais il y avait force polichinelles, masques et diverses joies du carnaval. Le cortège burlesquement sacrilège marchait d'un côté de la Seine, tandis que de l'autre défilait la garde nationale qui faisait semblant d'accourir au secours. La rivière séparait l'ordre et l'anarchie. On assure qu'un homme de talent était là comme curieux et qu'il disait, en voyant flotter les chasubles et les livres sur la Seine : " Quel dommage qu'on n'y ait pas jeté l'archevêque ! " Mot profond, car, en effet, un archevêque qu'on noie doit être une chose plaisante ; cela fait faire un si grand pas à la liberté et aux lumières ! Nous vieux témoins des vieux faits, nous sommes obligés de vous dire que vous n'apercevez là que de pâles et misérables copies. Vous avez encore l'instinct révolutionnaire ; mais vous n'en avez plus l'énergie vous ne pouvez être criminels qu'en imagination ; vous voudriez faire le mal, mais le courage vous manque au coeur et la force au bras ; vous verriez encore massacrer mais vous ne mettriez plus la main à la besogne. Si vous voulez que la révolution de juillet soit grande et reste grande, que M. Cadet de Gassicourt n'en soit pas le héros réel et Mayeux le personnage idéal.