recherche dans Presse et revues
recherche dans Paroles et musiques


Titre : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand
Auteur : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)
Éditeur : Acamédia (Paris)
Date d'édition : 1997
Type : monographie imprimée
Langue : Français
Format : text/html
Droits : domaine public
Identifiant : ark:/12148/bpt6k1013503
Source : Acamédia
Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x
Provenance : bnf.fr
Journal de route.
" Lausanne, 22 septembre 1828.
" J'ai quitté Paris le 16 de ce mois ; j'ai passé le 17 à Villeneuve-sur-Yonne : que de souvenirs ! Joubert a disparu ; le château abandonné de Passy a changé de maître ; il m'a été dit : " Soyez la cigale des nuits. Esto cicada noctium . "
" Arona, 25 septembre.
" Arrivé à Lausanne le 22, j'ai suivi la route par laquelle ont disparu deux autres femmes qui m'avaient voulu du bien et qui, dans l'ordre de la nature, me devaient survivre : l'une, madame la marquise de Custine, est venue mourir à Bex ; l'autre, madame la duchesse de Duras, il n'y a pas encore un an, courait au Simplon, fuyant devant la mort qui l'atteignit à Nice.
Noble Clara , digne et constante amie,
Ton souvenir ne vit plus en ces lieux ;
De ce tombeau l'on détourne les yeux :
Ton nom s'efface et le monde t'oublie !
" Le dernier billet que j'ai reçu de madame de Duras fait sentir l'amertume de cette dernière goutte de la vie qu'il nous faudra tous épuiser :
" Nice, 14 novembre 1827.
" Je vous ai envoyé un asclepias carnata : c'est un laurier grimpant de pleine terre qui ne craint pas le froid et qui a une fleur rouge comme le camélia, qui sent excellent ; mettez-le sous les fenêtres de la bibliothèque du Bénédictin.
" Je vous dirai un mot de mes nouvelles : c'est toujours la même chose ; je languis sur mon canapé toute la journée, c'est-à-dire tout le temps où je ne suis pas en voiture ou à marcher dehors ; ce que je ne puis faire au delà d'une demi-heure. Je rêve au passé ; ma vie a été si agitée, si variée, que je ne puis dire que j'éprouve un violent ennui : si je pouvais seulement coudre ou faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse. Ma vie présente est si éloignée de ma vie passée, qu'il me semble que je lis des mémoires, ou que je regarde un spectacle. "
" Ainsi, je suis rentré dans l'Italie privé de mes appuis, comme j'en sortis il y a vingt-cinq ans. Mais à cette première époque je pouvais réparer mes pertes, aujourd'hui qui voudrait s'associer a quelques vieux jours ? Personne ne se soucie d'habiter une ruine.
" Au village même du Simplon, j'ai vu le premier sourire d'une heureuse aurore. Les rochers, dont la base s'étendait noircie à mes pieds, resplendissaient de rose au haut de la montagne, frappés des rayons du soleil. Pour sortir des ténèbres, il suffit de s'élever vers le ciel.
" Si l'Italie avait déjà perdu pour moi de son éclat lors de mon voyage à Vérone en 1822, dans cette année 1828 elle m'a paru encore plus décolorée ; j'ai mesuré les progrès du temps. Appuyé sur le balcon de l'auberge à Arona, je regardais les rivages du lac Majeur, peints de l'or du couchant et bordés de flots d'azur. Rien n'était doux comme ce paysage que le château bordait de ses créneaux. Ce spectacle ne me portait ni plaisir ni sentiment. Les années printanières marient à ce qu'elles voient leurs espérances ; un jeune homme va errant avec ce qu'il aime, ou avec les souvenirs du bonheur absent. S'il n'a aucun lien, il en cherche ; il se flatte à chaque pas de trouver quelque chose ; des pensées de félicité le suivent : cette disposition de son âme se réfléchit sur les objets.
" Au surplus, je m'aperçois moins du rapetissé de la société actuelle lorsque je me trouve seul. Laissé à la solitude dans laquelle Bonaparte a laissé le monde, j'entends à peine les générations débiles qui passent et vagissent au bord du désert. "
" Bologne, 28 septembre 1828.
" A Milan, en moins d'un quart d'heure, j'ai compté dix-sept bossus passant sous la fenêtre de mon auberge. La schlague allemande a déformé la jeune Italie.
" J'ai vu dans son sépulcre saint Charles Borromée dont je venais de toucher la crèche à Arona. Il comptait deux cent quarante-quatre années de mort. Il n'était pas beau.
" A Borgo San Donnino, madame de Chateaubriand est accourue dans ma chambre au milieu de la nuit : elle avait vu tomber ses robes et son chapeau de paille des chaises où ils étaient suspendus. Elle en avait conclu que nous étions dans une auberge hantée des esprits ou habitée par des voleurs. Je n'avais éprouvé aucune commotion dans mon lit : il était pourtant vrai qu'un tremblement de terre s'était fait sentir dans l'Apennin : ce qui renverse les cités peut faire tomber les vêtements d'une femme. C'est ce que j'ai dit à madame de Chateaubriand ; je lui ai dit aussi que j'avais traversé sans accident, en Espagne, dans la Vega du Xenil, un village culbuté la veille par une secousse souterraine. Ces hautes consolations n'ont pas eu le moindre succès et nous nous sommes empressés de quitter cette caverne d'assassins.
" La suite de ma course m'a montré partout la fuite des hommes et l'inconstance des fortunes. A Parme, j'ai trouvé le portrait de la veuve de Napoléon ; cette fille des Césars est maintenant la femme du comte de Neipperg ; cette mère du fils du conquérant a donné des frères à ce fils : elle fait garantir les dettes qu'elle entasse par un petit Bourbon qui demeure à Lucques, et qui doit, s'il y a lieu, hériter du duché de Parme.
" Bologne me semble moins désert qu'à l'époque de mon premier voyage. J'y ai été reçu avec les honneurs dont on assomme les ambassadeurs. J'ai visité un beau cimetière : je n'oublie jamais les morts ; c'est notre famille.
" Je n'avais jamais si bien admiré les Carrache qu'à la nouvelle galerie de Bologne. J'ai cru voir la sainte Cécile de Raphaël pour la première fois, tant elle était plus divine qu'au Louvre, sous notre ciel barbouillé de suie. "
" Ravenne, 1er octobre 1828.
" Dans la Romagne, pays que je ne connaissais pas, une multitude de villes, avec leurs maisons enduites d'une chaux de marbre, sont perchées sur le haut de diverses petites montagnes comme des compagnies de pigeons blancs. Chacune de ces villes offre quelques chefs-d'oeuvre des arts modernes ou quelques monuments de l'antiquité. Ce canton de l'Italie renferme toute l'histoire romaine ; il faudrait le parcourir Tite-Live, Tacite et Suétone à la main.
" J'ai traversé Imola, évêché de Pie VII, et Faenza, patrie de Rossini. A Forli je me suis détourné de ma route pour visiter à Ravenne le tombeau de Dante. En approchant du monument, j'ai été saisi de ce frisson d'admiration que donne une grande renommée, quand le maître de cette renommée a été malheureux. Alfieri, qui avait sur le front il pallor della morte e la speranza , se prosterna sur ce marbre et lui adressa son sonnet : O gran Padre Alighier ! Devant le tombeau je m'appliquais ce vers du Purgatoire :
. . . . . . . . . Frate,
Lo mondo è cieco, e tu vien ben da lui.
. . . . . . . . " Frère,
Le monde est aveugle, et tu viens bien de lui . "
" Béatrice m'apparaissait ; je la voyais telle qu'elle était lorsqu'elle inspirait à son poète le désir de soupirer et de mourir de pleurs :
Di sospirare, e di morir di pianto.
" O ma pieuse chanson, dit le père des muses modernes, va pleurant à présent ! va retrouver les femmes et les jeunes filles à qui tes soeurs avaient accoutumé de porter la joie ! Et toi, qui es fille de la tristesse, va-t-en, inconsolée, demeurer avec Béatrice. "
" Et pourtant le créateur d'un nouveau monde de poésie oublia Béatrice quand elle eut quitté la terre ; il ne la retrouva, pour l'adorer dans son génie, que quand il fut détrompé. Béatrice lui en fait le reproche, lorsqu'elle se prépare à montrer le ciel à son amant :
" Je l'ai soutenu (Dante), dit-elle aux puissances du paradis, je l'ai soutenu quelque temps par mon visage et mes yeux d'enfant ; mais quand je fus sur le seuil de mon second âge et que je changeai de vie, il me quitta et se donna à d'autres. "
" Dante refusa de rentrer dans sa patrie au prix d'un pardon. Il répondit à l'un de ses parents : " Si pour retourner à Florence il n'est d'autre chemin que celui qui m'est ouvert, je n'y retournerai point. Je puis partout contempler les astres et le soleil. " Dante dénia ses jours aux Florentins, et Ravenne leur a dénié ses cendres, alors même que Michel-Ange, génie ressuscité du poète, se promettait de décorer à Florence le monument funèbre de celui qui avait appris come l'uom s'eterna .
" Le peintre du Jugement dernier , le sculpteur de Moïse , l'architecte de la Coupole de Saint-Pierre , l'ingénieur du vieux bastion de Florence , le poète des Sonnets adressés à Dante , se joignit à ses compatriotes et appuya de ces mots la requête qu'ils présentèrent à Léon X : Io Michel Agnolo, scultore, il medesimo a Vostra Santità supplico, offerendomi al divin poeta fare la sepoltura sua condecente e in loco onorevole in questa città .
" Michel-Ange, dont le ciseau fut trompé dans son espérance, eut recours à son crayon pour élever à cet autre lui-même un autre mausolée. Il dessina les principaux sujets de la Divina Commedia sur les marges d'un exemplaire in-folio des oeuvres du grand poète ; un navire, qui portait de Livourne à Civita-Vecchia ce double monument, fit naufrage.
" Je m'en revenais tout ému et ressentant quelque chose de cette commotion mêlée d'une terreur divine que j'éprouvai à Jérusalem, lorsque mon cicerone m'a proposé de me conduire à la maison de lord Byron. Eh ! que me faisaient Childe-Harold et la signora Giuccioli en présence de Dante et de Béatrice ! Le malheur et les siècles manquent encore à Childe-Harold ; qu'il attende l'avenir. Byron a été mal inspiré dans sa prophétie de Dante.
" J'ai retrouvé Constantinople à Saint-Vital et à Saint-Apollinaire. Honorius et sa poule ne m'importaient guère ; j'aime mieux Placidie et ses aventures, dont le souvenir me revenait dans la basilique de Saint Jean-Baptiste ; c'est le roman chez les barbares. Théodoric reste grand, bien qu'il ait fait mourir Boèce. Ces Goths étaient d'une race supérieure ; Amalasonte, bannie dans une île du lac de Bolsène, s'efforça, avec son ministre Cassiodore, de conserver ce qui restait de la civilisation romaine. Les Exarques apportèrent à Ravenne la décadence de leur empire. Ravenne fut lombarde sous Astolphe ; les Carlovingiens la rendirent à Rome. Elle devint sujette de son archevêque, puis elle se changea de république en tyrannie, finalement après avoir été guelfe ou gibeline ; après avoir fait partie des Etats vénitiens, elle est retournée à l'Eglise sous le pape Jules II, et ne vit plus aujourd'hui que par le nom de Dante.
" Cette ville, que Rome enfanta dans son âge avancé eut dès sa naissance quelque chose de la vieillesse de sa mère. A tout prendre, je vivrais bien ici ; j'aimerais à aller à la colonne des Français, élevée en mémoire de la bataille de Ravenne. Là se trouvèrent le cardinal de Médicis (Léon X) et Arioste, Bayard et Lautrec, frère de la comtesse de Chateaubriand. Là fut tué à l'âge de vingt-quatre ans le beau Gaston de Foix : " Nonobstant toute l'artillerie tirée par les Espagnols, les Français marchaient toujours, dit le Loyal serviteur ; depuis que Dieu créa ciel et terre, ne fut un plus cruel ne plus dur assaut entre Français et Espagnols. Ils se reposaient les uns devant les autres pour reprendre leur haleine ; puis, baissant la vue, ils recommençaient de plus belle en criant : France et Espagne ! Il ne resta de tant de guerriers que quelques chevaliers, qui alors affranchis de la gloire endossèrent le froc. "
" On voyait aussi dans quelque chaumière une jeune fille qui, en tournant son fuseau, embarrassait ses doigts délicats dans du chanvre ; elle n'avait pas l'habitude d'une pareille vie : c'était une Trivulce. Quand à travers sa porte entrebâillée elle voyait deux lames se rejoindre dans l'étendue des flots, elle sentait sa tristesse s'accroître : cette femme avait été aimée d'un grand roi. Elle continuait d'aller tristement, par un chemin isolé, de sa chaumière à une église abandonnée et de cette église à sa chaumière.
" L'antique forêt que je traversais était composée de pins esseulés ; ils ressemblaient à des mâts de galères engravées dans le sable. Le soleil était près de se coucher lorsque je quittai Ravenne ; j'entendis le son lointain d'une cloche qui tintait : elle appelait les fidèles à la prière. "
" Ancône, 3 et 4 octobre.
" Revenu à Forli, je l'ai quitté de nouveau sans avoir vu sur ses remparts croulants l'endroit d'où la duchesse Catherine Sforze déclara à ses ennemis, prêts à égorger son fils unique, qu'elle pouvait encore être mère. Pie VII, né à Césène, fut moine dans l'admirable couvent de la Madona del Monte .
" Je traversai près de Savignano la ravine d'un petit torrent : quand on me dit que j'avais passé le Rubicon, il me sembla qu'un voile se levait et que j'apercevais la terre du temps de César. Mon Rubicon, a moi, c'est la vie : depuis longtemps j'en ai franchi le premier bord.
" A Rimini, je n'ai rencontré ni Française, ni l'autre ombre sa compagne, qui au vent semblaient si légères :
E pajon si al vento esser leggieri.
" Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, m'ont amené à Ancône sur des ponts et sur des chemins laissés par les Augustes. Dans Ancône on célèbre aujourd'hui la fête du pape ; j'en entends la musique à l'arc triomphal de Trajan : double souveraineté de la ville éternelle. "
" Lorette, 5 et 6 octobre.
" Nous sommes venus coucher à Lorette. Le territoire offre un spécimen parfaitement conservé de la colonie romaine . Les paysans fermiers de Notre-Dame sont dans l'aisance et paraissent heureux ; les paysannes, belles et gaies, portent une fleur dans leur chevelure. Le prélat-gouverneur nous a donné l'hospitalité. Du haut des clochers et du sommet de quelques éminences de la ville, on a des perspectives riantes sur les campagnes, sur Ancône et sur la mer. Le soir nous avons eu une tempête. Je me plaisais à voir la valentia muralis et la fumeterre des chèvres s'incliner au vent sur les vieux murs. Je me promenais sous les galeries à double étage, élevées d'après les dessins de Bramante. Ces pavés seront battus des pluies de l'automne ces brins d'herbe frémiront au souffle de l'Adriatique longtemps après que j'aurai passé.
" A minuit j'étais retiré dans un lit de huit pieds carrés consacré par Bonaparte ; une veilleuse éclairait à peine la nuit de ma chambre ; tout à coup une petite porte s'ouvre, et je vois entrer mystérieusement un homme menant avec lui une femme voilée. Je me soulève sur le coude et le regarde ; il s'approche de mon lit et se hâte, en se courbant jusqu'à terre, de me faire mille excuses de troubler ainsi le repos de M. l'ambassadeur : mais il est veuf ; il est un pauvre intendant ; il désire marier sa ragazza , ici présente : malheureusement il lui manque quelque chose pour la dot. Il relève le voile de l'orpheline : elle était pâle, très jolie et tenait les yeux baissés avec une modestie convenable. Ce père de famille avait l'air de vouloir s'en aller et laisser la fiancée m'achever son histoire. Dans ce pressant danger, je ne demandai point à l'obligeant infortuné, comme demanda le bon chevalier à la mère de la jeune fille de Grenoble, si elle était vierge ; tout ébouriffé je pris quelques pièces d'or sur la table près de mon lit ; je les donnai, pour faire honneur au roi mon maître, à la zitella, dont les yeux n'étaient pas enflés à force d'avoir pleuré . Elle me baisa la main avec une reconnaissance infinie. Je ne prononçai pas un mot, et retombant sur mon immense couche, comme si je voulais dormir, la vision de saint Antoine disparut. Je remerciai mon patron saint François dont c'était la fête ; je restai dans les ténèbres moitié riant, moitié regrettant, et dans une admiration profonde de mes vertus.
" C'était pourtant ainsi que je semais l'or, que j'étais ambassadeur, hébergé en toute pompe chez le gouverneur de Lorette, dans cette même ville où le Tasse était logé dans un mauvais bouge et où, faute d'un peu d'argent, il ne pouvait continuer sa route. Il paya sa dette à Notre-Dame de Lorette par sa canzone :
Ecco fra le tempeste e i fieri venti.
" Madame de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagère fortune, en montant à genoux les degrés de la santa Chiesa. Après ma victoire de la nuit, j'aurais eu plus de droit que le roi de Saxe de déposer mon habit de noces au trésor de Lorette ; mais je ne me pardonnerai jamais, à moi chétif enfant des muses, d'avoir été si puissant et si heureux, là où le chantre de la Jérusalem avait été si faible et si misérable ! Torquato, ne me prends pas dans ce moment extraordinaire de mes inconstantes prospérités ; la richesse n'est pas mon habitude ; vois-moi dans mon passage à Namur, dans mon grenier à Londres, dans mon infirmerie à Paris, afin de me trouver avec toi quelque lointaine ressemblance.
" Je n'ai point, comme Montaigne, laissé mon portrait en argent à Notre-Dame de Lorette, ni celui de ma fille, Leonora Montana, filia unica ; je n'ai jamais désiré me survivre : mais pourtant une fille, et qui porterait le nom de Léonore ! "
" Spoleto.
" Après avoir quitté Lorette, passé Macerata, laissé Tolentino qui marque un pas de Bonaparte et rappelle un traité, j'ai gravi les derniers redans de l'Apennin. Le plateau de la montagne est humide et cultivé comme une houblonnière. A gauche étaient les mers de la Grèce, à droite celles de l'Ibérie ; je pouvais être pressé du souffle des brises que j'avais respirées à Athènes et à Grenade Nous sommes descendus vers l'Ombrie en circulant dans les volutes des gorges exfoliées où sont suspendus dans des bouquets de bois les descendants de ces montagnards qui fournirent des soldats à Rome après la bataille de Trasimène.
" Foligno possédait une Vierge de Raphaël qui est aujourd'hui, je crois, entre les mains du cardinal Fesch. Vene , dans une position charmante, est à la source du Clitumne. Le Poussin a reproduit ce site chaud et suave ; Byron l'a froidement chanté.
" Spoleto a donné le jour au pape actuel. Selon mon courrier Giorgini, Léon XII a placé dans cette ville les galériens pour honorer sa patrie. Spoleto osa résister à Annibal. Elle montre plusieurs ouvrages de Lippi l'ancien, qui, nourri dans le cloître, esclave en Barbarie, espèce de Cervantes chez les peintres, mourut à soixante ans passés du poison que lui donnèrent les parents de Lucrèce, séduite par lui, croyait-on. "
" Civita Castellana.
" A Monte-Lupo, le comte Potoski s'ensevelit dans des laures charmantes ; mais les pensées de Rome ne l'y suivirent-elles point ? Ne se croyait-il pas transporté au milieu des choeurs des jeunes filles ? Et moi aussi, comme saint Jérôme, " j'ai passé, dans mon temps, le jour et la nuit à pousser des cris, à frapper ma poitrine jusqu'au moment où Dieu me renvoyait la paix ". Je regrette de ne plus être ce que j'ai été, plango me non esse quod fuerim .
" Après avoir dépassé les ermitages de Monte-Lupo, nous avons commencé à contourner la Somma. J'avais déjà suivi ce chemin dans mon premier voyage de Florence à Rome par Pérouse, en accompagnant une femme mourante...
" A la nature de la lumière et à une sorte de vivacité du paysage, je me serais cru sur une des croupes des Alleghanis, n'était qu'un haut aqueduc, surmonté d'un Pont étroit, me rappelait un ouvrage de Rome auquel les ducs lombards de Spoleto avaient mis la main : les Américains n'en sont pas encore à ces monuments qui viennent après la liberté. J'ai monté la Somma à pied, près des boeufs du Clitumne qui traînaient madame l'ambassadrice à son triomphe. Une jeune chevrière maigre, légère et gentille comme sa bique, me suivait, avec son petit frère, dans ces opulentes campagnes en me demandant la carità : je la lui ai faite en mémoire de madame de Beaumont dont ces lieux ne se souviennent plus.
Alas ! regardless of their doom,
The little victims play !
No sense have they of ills to come,
Nor care beyond to-day.
" Hélas ! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes ! Elles n'ont ni prévision des maux à venir, ni soin d'outre-journée. "
" J'ai retrouvé Terni et ses cascades. Une campagne plantée d'oliviers m'a conduit à Narni ; puis, en passant par Otricoli, nous sommes venus nous arrêter à la triste Civita Castellana. Je voudrais bien aller à Santa-Maria di Falleri pour voir une ville qui n'a plus que la peau, son enceinte : à l'intérieur elle était vide : misère humaine à Dieu ramène . Laissons passer mes grandeurs et je reviendrai chercher la ville des Falisques. Du tombeau de Néron, je vais montrer bientôt à ma femme la croix de Saint-Pierre qui domine la ville des Césars. "