

Title : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand
Author : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)
Publisher : Acamédia (Paris)
Date of publication : 1997
Type : monographie imprimée
Language : French
Format : text/html
Copyright : domaine public
Identifier : ark:/12148/bpt6k1013503
Source : Acamédia
Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x
Provenance : bnf.fr
Réception des chevaliers des Ordres.
J'écrivis à la hâte ce qu'on vient de lire sur les pages demi-blanches d'une brochure ayant pour titre : Le Sacre ; par Barnage de Reims, avocat , et sur une lettre imprimée du grand référendaire, M. de Sémonville, disant : " Le grand référendaire a l'honneur d'informer sa seigneurie, monsieur le vicomte de Chateaubriand, que des places dans le sanctuaire de la cathédrale de Reims sont destinées et réservées pour ceux de MM. les pairs qui voudront assister le lendemain du sacre et couronnement de Sa Majesté à la cérémonie de la réception du chef et souverain grand maître des ordres du Saint-Esprit et de Saint-Michel et de la réception de MM. les chevaliers et commandeurs. "
Charles X avait eu pourtant l'intention de me réconcilier. L'archevêque de Paris lui parlant à Reims des hommes dans l'opposition, le Roi avait dit : " Ceux qui ne veulent pas de moi, je les laisse. " L'archevêque reprit : " Mais, sire, M. de Chateaubriand ? - Oh ! celui-là, je le regrette. " L'archevêque demanda au Roi s'il me le pouvait dire : le Roi hésita, fit deux ou trois tours dans la chambre et répondit : " Eh bien, oui, dites-le-lui ", et l'archevêque oublia de m'en parler.
A la cérémonie des chevaliers des ordres, je me trouvai à genoux aux pieds du Roi, dans le moment que M. de Villèle prêtait son serment. J'échangeai deux ou trois mots de politesse avec mon compagnon de chevalerie, à propos de quelque plume détachée de mon chapeau. Nous quittâmes les genoux du prince et tout fut fini. Le Roi, ayant eu de la peine à ôter ses gants pour prendre mes mains entre les siennes, m'avait dit en riant : " Chat ganté ne prend point de souris. " On avait cru qu'il m'avait parlé longtemps, et le bruit de ma faveur renaissante s'était répandu. Il est probable que Charles X, s'imaginant que l'archevêque m'avait entretenu de sa bonne volonté, attendait de moi un mot de remerciement et qu'il fut choqué de mon silence.
Ainsi j'ai assisté au dernier sacre des successeurs de Clovis ; je l'avais déterminé par les pages où j'avais sollicité ce sacre, et dépeint dans ma brochure Le Roi est mort : vive le Roi ! Ce n'est pas que j'eusse la moindre foi à la cérémonie ; mais comme tout manquait à la légitimité, il fallait pour la soutenir user de tout, vaille que vaille. Je rappelais cette définition d'Adalbéron : " Le couronnement d'un roi de France est un intérêt public, non une affaire particulière : publica sunt haec negotia, non privata " ; je citais l'admirable prière réservée pour le sacre : " Dieu, qui par tes vertus conseilles tes peuples, donne à celui-ci, ton serviteur, l'esprit de ta sapience ! Qu'en ces jours naisse à tous équité et justice : aux amis secours, aux ennemis obstacle, aux affligés consolation, aux élevés correction, aux riches enseignement, aux indigents pitié, aux pèlerins hospitalité, aux pauvres sujets paix et sûreté en la patrie ! Qu'il apprenne (le roi) à se commander soi-même, à modérément gouverner un chacun selon son état, afin, ô Seigneur ! qu'il puisse donner à tout le peuple exemple de vie à toi agréable. " Avant d'avoir rapporté dans ma brochure, Le Roi est mort : vive le Roi ! cette prière conservée par Du Tillet, je m'étais écrié : " Supplions humblement Charles X d'imiter ses aïeux : trente-deux souverains de la troisième race ont reçu l'onction royale. "
Tous mes devoirs étant remplis, je quittai Reims et je pus dire comme Jeanne d'Arc : " Ma mission est finie. "