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Titre : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand

Auteur : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

Éditeur : Acamédia (Paris)

Date d'édition : 1997

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : text/html

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k1013503

Source : Acamédia

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x

Provenance : bnf.fr

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Titre : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand

Auteur : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

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3 L26 Chapitre 9


Charlottenbourg.

Chaque lieu possède ou a possédé des monuments appropriés à ce lieu ; au cap Matapan un groupe d'airain représentait autrefois Arion avec sa lyre, sauvé du naufrage par un dauphin. Quand je passai à ce promontoire, le temps avait détruit les emblèmes de la Fable ; mais il restait les rayons dont le Taygète était éclairé.

A Berlin et dans le Nord, les monuments sont des forteresses ; leur seul aspect serre le coeur. Qu'on retrouve ces places dans des pays habités et fertiles, elles font naître l'idée d'une légitime défense ; les femmes et les enfants, assis ou jouant à quelque distance des sentinelles, contrastent assez agréablement ; mais une forteresse sur des bruyères, dans un désert, rappelle seulement des colères humaines : contre qui sont-ils élevés, ces remparts, si ce n'est contre la pauvreté et l'indépendance ?

Il faut être moi pour trouver un plaisir à rôder au pied de ces bastions, à entendre le vent siffler dans ces tranchées, à voir ces parapets élevés en prévision d'ennemis qui peut-être n'apparaîtront jamais. Ces labyrinthes militaires, ces canons muets en face les uns des autres sur des angles saillants et gazonnés, ces vedettes de pierre où l'on n'aperçoit personne et d'où aucun oeil ne vous regarde, sont d'une incroyable morosité. Si dans la double solitude de la nature et de la guerre, vous rencontrez une pâquerette abritée sous le redan d'un glacis, cette aménité de Flore vous soulage. Lorsque, dans les châteaux de l'Italie, j'apercevais des chèvres appendues aux ruines, et la chevrière assise sous un pin à parasol ; quand, sur les murs du moyen âge dont Jérusalem est entourée, mes regards plongeaient dans la vallée de Cédron sur quelques femmes arabes qui gravissaient des escarpements parmi des cailloux ; le spectacle était triste sans doute, mais l'histoire était là et le silence du présent ne laissait que mieux entendre le bruit du passé.

J'avais demandé un congé à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux. Ce congé m'étant accordé, je me préparais à partir : Voltaire, dans une lettre à sa nièce dit qu'il voit couler la Sprée, que la Sprée se jette dans l'Elbe, l'Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine ; il descendait ainsi vers Paris. Avant de quitter Berlin j'allai faire une dernière visite à Charlottenbourg : ce n'était ni Windsor, ni Aranjuez, ni Caserte, ni Fontainebleau : la villa appuyée sur un hameau, est environnée d'un parc anglais de peu d'étendue et d'où l'on découvre au dehors des friches. La reine de Prusse jouit ici d'une paix que la mémoire de Bonaparte ne pourra plus troubler. Quel bruit l'exterminateur fit jadis dans cet asile du silence, quand il y surgit avec ses fanfares et ses logions ensanglantées à Iéna ! C'est de Berlin, après avoir effacé de la carte le royaume de Frédéric-le-Grand, qu'il dénonça le blocus continental et prépara dans son esprit la campagne de Moscou ; ses paroles avaient déjà porté la mort au coeur d'une princesse accomplie : elle dort maintenant à Charlottenbourg, dans un caveau monumental ; une statue, beau portrait de marbre, la représente. Je fis sur le tombeau des vers que me demandait la duchesse de Cumberland :

Le Voyageur

Sous les hauts pins qui protègent ces sources,

Gardien, dis-moi quel est ce monument nouveau ?

Le Gardien

Un jour il deviendra le terme de tes courses :

O voyageur ! c'est un tombeau.

Le Voyageur

Qui repose en ces lieux ?

Le Gardien

Un objet plein de charmes.

Le Voyageur

Qu'on aima ?

Le Gardien

Qui fut adoré.

Le Voyageur

Ouvre-moi.

Le Gardien

Si tu crains les larmes,

N'entre pas.

Le Voyageur

J'ai souvent pleuré.

De la Grèce ou de l'Italie

On a ravi ce marbre à la pompe des morts ;

Quel tombeau l'a cédé pour enchanter ces bords ?

Est-ce Antigone ou Cornélie ?

Le Gardien

La beauté dont l'image excite les transports

Parmi nos bois passa sa vie.

Le Voyageur

Qui pour elle, à ces murs de marbre revêtus,

Suspendit tour à tour ces couronnes fanées ?

Le Gardien

Les beaux enfants dont ses vertus

Ici-bas furent couronnées.

Le Voyageur

On vient.

Le Gardien

C'est un époux : il porte ici ses pas

Pour nourrir en secret un souvenir funeste.

Le Voyageur

Il a donc tout perdu ?

Le Gardien

Non : un trône lui reste.

Le Voyageur

Un trône ne console pas.

 


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