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Titre : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand

Auteur : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

Éditeur : Acamédia (Paris)

Date d'édition : 1997

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : text/html

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k1013503

Source : Acamédia

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37304286x

Provenance : bnf.fr

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Titre : Mémoires d'Outre-tombe ([Numérisé en mode texte]) / Chateaubriand

Auteur : Chateaubriand, François-René de (1768-1848)

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3 L26 Chapitre 3


Guillaume de Humboldt. - Adalbert de Chamisso.

La société à Berlin me convenait par ses habitudes : entre cinq et six heures on allait en soirée ; tout était fini à neuf, et je me couchais tout juste comme si je n'eusse pas été ambassadeur. Le sommeil dévore l'existence, c'est ce qu'il y a de bon : " Les heures sont longues et la vie est courte ", dit Fénelon. M. Guillaume de Humboldt, frère de mon illustre ami le baron Alexandre, était à Berlin : je l'avais connu ministre à Rome ; suspect au gouvernement à cause de ses opinions, il menait une vie retirée ; pour tuer le temps, il apprenait toutes les langues et même tous les patois de la terre. Il retrouvait les peuples, habitants anciens d'un sol, par les dénominations géographiques du pays. Une de ses filles parlait indifféremment le grec ancien ou le grec moderne ; si l'on fût tombé sur un bon jour, on aurait pu deviser à table en sanscrit.

Adalbert de Chamisso demeurait au Jardin-des-Plantes, à quelque distance de Berlin. Je le visitai dans cette solitude où les plantes gelaient en serre. Il était grand, d'une figure assez agréable. Je me sentais un attrait pour cet exilé voyageur comme moi : il avait vu ces mers du pôle où je m'étais flatté de pénétrer. Emigré comme moi, il avait été élevé à Berlin en qualité de page. Adalbert, parcourant la Suisse, s'arrêta un moment à Coppet. Il se trouva dans une partie sur le lac, où il pensa périr. Il écrivait ce jour-là même : " Je vois bien qu'il faut chercher mon salut sur les grandes mers. "

M. de Chamisso avait été nommé par M. de Fontanes professeur à Napoléonville, puis professeur de grec à Strasbourg ; il repoussa l'offre par ces nobles paroles : " La première condition pour travailler à l'instruction de la jeunesse est l'indépendance : bien que j'admire le génie de Bonaparte, il ne peut me convenir. " Il refusa de même les avantages que lui offrait la Restauration : " Je n'ai rien fait pour les Bourbons, disait-il, et je ne puis recevoir le prix des services et du sang de mes pères. Dans ce siècle chaque homme doit pourvoir à son existence. " On conserve dans la famille de M. de Chamisso ce billet écrit au Temple, de la main de Louis XVI : " Je recommande M. de Chamisso, un de mes fidèles serviteurs, à mes frères. " Le roi martyr avait caché ce petit billet dans son sein pour le faire remettre à son premier page, Chamisso, oncle d'Adalbert.

L'ouvrage le plus touchant peut-être de cet enfant des muses, caché sous les armes étrangères et adopté des bardes de la Germanie, ce sont ces vers qu'il fit d'abord en allemand et qu'il traduisit en vers français, sur le château de Boncours, sa demeure paternelle :

Je rêve encore à mon jeune âge

Sous le poids de mes cheveux blancs

Tu me poursuis, fidèle image

Et renais sous la faux du Temps.

Du sein d'une mer de verdure

S'élève ce noble château

Je reconnais et sa toiture,

Et ses tours avec ses créneaux ;

Ces lions de nos armoiries

Ont encor leurs regards d'amour,

Je vous souris, gardes chéries.

Et je m'élance dans la cour.

Voilà le sphinx à la fontaine,

Voilà le figuier verdoyant.

Là s'épanouit l'ombre vaine

Des premiers songes de l'enfant.

De mon aïeul, dans la chapelle,

Je cherche et revois le tombeau.

Voilà la colonne à laquelle

Pendent ses armes en faisceau.

Ce marbre que le soleil dore,

Et ces caractères pieux,

Non, je ne puis les lire encore,

Un voile humide est sur mes yeux.

Fidèle château de mes pères,

Je te retrouve tout en moi !

Tu n'es plus, superbe naguères,

La charrue a passé sur toi !...

Sol que je chéris, sois fertile,

Je te bénis d'un coeur serein ;

Bénis, quel qu'il soit, l'homme utile

Dont le soc sillonne ton sein.

Chamisso bénit le laboureur qui laboure le sillon dont il a été dépouillé ; son âme devait habiter les régions où planait mon ami Joubert. Je regrette Combourg, mais avec moins de résignation, bien qu'il ne soit pas sorti de ma famille. Embarqué sur le vaisseau armé par le comte de Romanzoff, M. de Chamisso découvrit, avec le capitaine Kotzebue, le détroit à l'est du détroit de Behring, et donna son nom à l'une des îles d'où Cook avait entrevu la côte de l'Amérique. Il retrouva au Kamtschatka le portrait de madame Récamier sur porcelaine, et le petit conte Peter Schlemihl , traduit en hollandais. Le héros d'Adalbert, Peter Schlemihl, avait vendu son ombre au diable : j'aurais mieux aimé lui vendre mon corps.

Je me souviens de Chamisso comme du souffle insensible qui faisait légèrement fléchir la tige des brandes que je traversai en retournant à Berlin.

 


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